Où est Maria ?

Où est Sacha ?

Où sont-ils ? 

Cécile s’inquiète, comme le million de followers qui suivent l’Instagram de Sacha. Pour prendre un peu de distance, elle ironise en se remémorant le vers de Musset : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». D’un doigt agile, elle glisse à toute vitesse sur les posts, espérant trouver l’amorce d’une explication. Nous sommes le 1er mars 2024. Pas de nouvelles depuis deux mois. Instagram ne répond plus ! unknown.gif

 

Elle remonte jusqu’en décembre 2023. Tout semblait aller pour le mieux. Le post du 26 décembre génère 3868 commentaires qui exultent : au coin du feu, Sacha allongé tel un pacha sur un tapis de fourrure blanche, étire sa grâce féline devant l’objectif. Les posts les plus anciens le mettent en scène selon un scénario immuable : dans une ambiance assourdissante de cabaret, Sacha, accoudé comme un gentleman à une table devant un verre d’alcool aussi gros que lui, regarde, impassible, le monde et les humains qui s’agitent devant ses yeux d’opale. D’habiles variations dans les accessoires ont créé son personnage et sa légende. 

Les langues du monde tissent une toile de Babel pour célébrer sa beauté, son attitude zen, ses yeux qui ne clignent jamais, et son silence. Aux nombreux messages en cyrillique décodés par le traducteur de google, s’ajoutent, à l’infini, ceux des fans de tous les pays. 

Ciao Sacha !

Te quiero !

Tu es un ange !

Stay safe, good boy !

Cute, cute, cuteeeee !

Guapo !

Love this face !

Tu es un vrai gentleman !

Je pourrais te peindre mon petit chat ! 

Tu es célèbre, beau chaton ukrainien, ta fan brésilienne ! 

I love you Sacha ! 

Devant tant d’amour, une réponse factuelle s’affiche : « Je ne suis plus seulement un blogueur mais aussi une vraie star. » Et les fans d’applaudir !

 

Et puis plus rien, un grand vide. Voilà que la zone de guerre et ses destructions s’étend à nouveau sur la ville de Kharkiv. Les fans s’affolent : en ce début d’année 2024, Maria et Sacha ont-ils pu fuir ? Sont-ils morts sous les bombes ? La story s’est-elle effondrée dans le gouffre de la guerre comme ce matin-là ?

 

Ce matin-là, comme tous les matins, Cécile, confortablement installée devant une tasse de café chaud et deux tartines beurrées-miel s’était livrée à son petit rituel : consulter ses posts préférés sur Instagram et en particulier celui de Sacha. 

Devant l’écran noir du portable et le grondement de tonnerre qui s’en échappait, Cécile s’était sentie stupide, incrédule. C’est quoi ça ? Une panne ? Une blague ? Elle avait glissé son doigt sur l’image noire jusqu’au bandeau blanc en bas de l’écran qui avait fait apparaître le nom de Sacha, puis une ligne en caractères cyrilliques et une date : 24 février 2022. Elle avait appuyé sur « Voir la traduction ». Les mots français révélaient une vérité brutale : « Chez moi, Kharkiv, c’est l’horreur … » #russiaiaterroriststate/

895 réactions suivaient : une multiplicité d’émoticônes « cœur brisé », « cœur rouge sang », « soleil en larmes » ; de brefs messages, peu de commentaires : « Sorry Sacha and family, sending you love and support. »

Fini le bon temps de l’humour et de la légèreté qui lui donnait le sourire pour commencer sa journée. BFMTV se mit à diffuser du matin au soir les images des villes ukrainiennes bombardées et des civils tués dans les rues. Kharkiv n’était que ruines. Sacha restait silencieux. Deux semaines plus tard, un nouveau post apparut : Sacha emmitouflé dans une couverture matelassée sur le siège arrière d’une voiture, contemplait de ses grands yeux mélancoliques la frontière entre l’Ukraine et la Pologne. L’exil ? Un deuxième post suivit, montrant un ciel bleu et de grands palmiers. Quatre pattes sur le bitume, Sacha tenu en laisse par Maria sa maîtresse entra dans le palais du Festival des influenceurs où on l’avait invité. Sauvé ! Alléluia !

En plein Festival de Cannes, à l’Hôtel Martinez, le président de la cérémonie des World Influencers Bloggers Awards, porta Sacha dans ses bras, l’embrassa sous les flashs. I love you Sacha ! Les spectateurs applaudirent et crièrent leur joie : We love you Sacha ! Sacha venait de gagner l’oscar des influenceurs. 

Six mois plus tard, Sacha de retour en Ukraine était sacré champion de la géopolitique. Il avait récolté, par sa seule grâce, des dons d’argent, une somme faramineuse que Maria et sa famille destinait aux soins des animaux dans les zoos d’Ukraine que la guerre avait dévastés. Le vendredi 24 février 2023, date anniversaire d’un an de guerre, Cécile découvrit qu’il avait désormais une petite amie, Sofia, qui partageait son quotidien et son panier. De nouveaux posts apparurent : Coups de patte, ronrons et câlins. On le voyait moins souvent accoudé à la table devant le verre d’alcool. Les fans toujours aussi enthousiastes continuaient à exprimer leur adoration jusqu’au mois de février 2024. 

La rumeur s’enfla en quelques heures. Maria, toujours très discrète jusqu’à présent, demandait de faire un don pour l’aider à traverser un moment difficile. Sacha avait été blessé pendant un bombardement et avait besoin de soins. 1465 personnes se mirent à débattre, les unes voulant exprimer leur reconnaissance envers Sacha, les autres défendant la thèse d’une arnaque. L’hypothèse du compte piraté semblait la plus réaliste. Comment joindre Maria qui avait cessé tout message. Qui avait rencontré Maria ? Quel était son vrai nom ? son visage ? Personne ne la connaissait et l’Instagram de Sacha restait silencieux. Quelques followers se métamorphosèrent en « haters » contre Maria, exhalant amertume et revendications. 3475 commentaires exigèrent une réponse immédiate et envisagèrent toutes les situations possibles. 

Le 10 mars, l’Instagram de Sacha annonça : « Chers amis ! nous avons trouvé notre nouvelle maison en Allemagne.  Je me sens bien. Merci pour vos pensées. ». Anna Céleste, à l’instar du plus grand nombre déclara : « Nous vous aimons. Soyez heureux. »  Mais le commentaire de Magic Karma fit l’effet d’un missile : « TOUT a changé. On a kidnappé Sacha ! Sacha a l’air malheureux sur les photos dans cette pièce vide. Regardez le style des photos et des vidéos ! Le style n’est plus le même. Il faut prévenir la police. À moins que Maria, à court d’argent, ait vendu Sacha et Sofia… Ils auraient de nouveaux propriétaires. »

Effectivement, depuis mars, les posts ont changé et les messages aussi. Sur l’un d’entre eux, on voit le brave petit soldat Sacha assis à côté d’un combattant ukrainien. Ils portent la même casquette.  On entend une voix d’homme grave comme celle d’une basse : « Mes amis, nous sommes les chats Victor et Pablo. Avec Sacha, nous avons collecté un tiers de la somme nécessaire pour les besoins de l’armée. Il reste encore 20 millions à obtenir. Par conséquent, participez activement à notre initiative en contribuant par vos dons à l’effort de guerre. » Le brave petit soldat Sacha désormais enrôlé fait la promotion d’une collecte de fonds caritative pour les forces armées ukrainiennes. Il fait la couverture des magazines. On peut commander des coussins en forme de Sacha, des oreillers, du linge, des mugs à son effigie mais aussi le must, un pack appelé « Orage » : « Si vous faites un gros don, vous recevrez un fragment d’une fusée ennemie qui a frappé la ville. » 

 

Pour se consoler, Cécile, le cœur navré, se murmure les vers de son cher Baudelaire :

« Viens mon beau chat, sur mon cœur amoureux ;

Retiens les griffes de ta patte,

Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,

Mêlés de métal et d’agate. »