Je pensais soudain à la nuit du nouvel an, si proche et si lointaine, et j’avais l’impression d’avoir changé de monde, alors que je n’avais rien demandé. Au regard d’aujourd’hui, cela paraissait désormais une époque fort lointaine et bien calme.

Dans cette vie antérieure, j’étais plutôt du style bosseur. Je ne pensais pratiquement qu’à mon travail, il m’arrivait d’avoir des compagnes, mais mon investissement professionnel les faisait rapidement fuir. 

Tout à coup, cet emballement de ma vie, tant sur le plan sentimental que professionnel me laissait abasourdi. Les situations n’étaient pas liées, d’un côté, ma libido m’avait entrainé sur des chemins que je ne reniais pas, et du côté de mon travail j’avais découvert l’envers des cartes, et les dés pipés. 

Sauf que les aléas de la vie avaient entremêlé les chemins me laissant tout surpris. J’avais jusque-là toujours pris la précaution de séparer vie privée et vie professionnelle, cette fois on peut dire qu’il y avait un hiatus. Dans cette séquence, la seule différence, c’est que moi j’étais riche d’un argent frelaté et que cette jeune avait pris une balle dans sa chair. Pour une première rencontre on peut dire que c’était réussi, la situation ne se présentait pas bien, sans à ce stade présager de l’avenir.

Je me demandais bien quelle serait sa réaction lorsqu’elle se réveillerait. Pour l’instant nous étions en stand-by et je ne pouvais rien pour elle. Quand j’avais dit à l’infirmière qui enregistrait son entrée aux urgences, que je ne connaissais pas son nom, j’avais cru qu’elle allait me demander de sortir. Je lui avais fait le récit d’une rencontre inopinée, mon porte-carte était tombé de ma poche, elle l’avait ramassé et voilà…

Je ne voulais pas que l’on puisse faire un rapprochement entre elle et moi, sinon elle était morte.

Je ressentais des douleurs dans tout le corps chaque fois que je pensais à sa blessure. Une balle qui traverse une épaule doit y faire des dégâts considérables, sans oublier la douleur. Je la revoyais tournoyant sur elle-même comme un derviche, tandis que, bouche ouverte, elle semblait crier et s’envoler. 

Je suis retourné dans la chambre après avoir réalisé qu’au moment des tirs elle avait une pochette. En effet celle-ci avait été posée près d’elle. 

Ce n’est pas rien de fouiller dans les affaires d’une femme inconnue, mais c’était pour la bonne cause. J’ai glissé sa carte d’identité dans ma poche. Le reste, carte bancaire, téléphone, montre et boucles d’oreilles, je les ai confiés au secrétariat.

Elle allait pouvoir m’en vouloir, si elle s’en était tenue à sa première décision qui me demandait de partir, elle serait encore vivante. J’exagère un peu, mais j’ai si peur qu’elle meure à cause de moi que je ne peux que l’imaginer morte.

J’ai quitté les urgences sans qu’aucun élément ne m’ait rassuré, il était dix-neuf heures et dois-je l’avouer je mourais de faim. Une fois installé dans une brasserie, j’ai constaté en étudiant la carte que je n’avais absolument plus faim. J’étais embarrassé devant le garçon qui attendait placide son carnet à la main, il a pris la direction des opérations et m’a concocté un menu léger et égayant pour les papilles. Il avait réussi à chasser temporairement mon angoisse.

Lorsque l’on n’appartient pas à la gente gangstérienne, ce qui parait à ce monde d’une simplicité enfantine, comme de faire faire de faux papiers ou sortir de France des sommes considérables s’avère pour un néophyte être d’une très grande complexité.

Pour les papiers, il fallait être très prudent pour ne pas tomber sur un réseau infiltré par la police. Police ou voleurs pouvaient s’avérer tout aussi dangereux, l’argent était tentant. Mais là encore, le sortir du territoire ne semblait pas aussi aisé qu’on pouvait l’imaginer. En attendant je devais faire profil bas mais sans non plus me cacher, mon grand-père appelait ça « endormir l’adversaire ».

Je suis donc retourné dans mon entreprise, sans fanfaronner, tranquille, ce que je n’étais pas. Les loups ont de grandes dents, et leurs morsures peuvent être mortelles. A mon grand étonnement le patron ne m’a pas fait appeler, mais son assistante rencontrée à la machine à café m’a fait comprendre avec ses mimiques habituelles que ça n’allait pas fort. Il avait fait une chute dans son escalier qui lui laissait le dos bien endolori.

Pas de nouvelle de Naarhi ma conquête ratée qui gisait toujours à l’hôpital… Sa carte d’identité était française mais elle avait fort probablement des racines libanaises dans sa généalogie.

 

Puisqu’on ne me confiait plus de mission, j’ai décidé de m’occuper de mes dossiers personnels : Trouver de faux papiers qui me permettraient de me fondre dans le paysage. En théorie, facile à dire, plus complexe à réaliser. Il fallait que je m’invente une identité, une histoire, tout un passé, le tout parfaitement crédible. Le pauvre sans papier qui risquait à tout moment d’être placé en OQTF. Je ne demandais que cela, mais pas sous mon identité actuelle.

Mon patron avec ses relations dans le monde des mafieux n’aurait sans doute eu aucune difficulté à réaliser ce projet. Enfin c’est ce que j’imaginais avec ce que je connaissais désormais de lui et de ses comportements.

Que faire de Naarhi, l’exfiltrer avec moi ? la laisser dernière moi avec tous les risques que notre rencontre lui faisaient courir. Sans oublier que pour l’instant nous ne pouvions absolument pas communiquer et que je ne connaissais rien de son état physique, ni l’aversion qu’elle avait peut-être pour moi !

J’avais désormais réalisé que les sommes énormes que je détenais ne pouvaient pratiquement pas rentrer sans problème dans le système bancaire classique. Les dispositifs de surveillance des mouvements de fonds douteux par les banques ne manqueraient pas de déclencher un signalement à TRACFIN pour vérifier la licéité de mes dépôts. Je n’avais pas pris le temps de compter mon butin, que jusqu’à présent je n’évaluais qu’en poids, environ quinze à dix-huit kilogrammes.

J’imaginais la scène, moi, au comptoir du Crédit Agricole, passant les liasses et le banquier actionnant sa calculatrice…

Première priorité, l’identité, se laisser pousser la barbe, porter des lunettes légèrement teintées, avoir les cheveux sales, et des vêtements criant misère. Sans parler des tennis sales et éculés. Ensuite faire la tournée des grands-ducs, chaque soir son rade, arriver quand il ne reste plus que des clampins comme moi. Aborder tous les sujets avec un discours fumeux d’alcoolique défoncé. Surtout enregistrer tout ce qui dans les propos du patron pouvait indiquer l’émergence d’une piste. Ne pas s’en tenir aux propos classiques, être provocateur dans l’outrance, chercher à s’attirer le soutien des clients. Pousser le vice jusqu’à essayer de partir sans payer, finir par le faire en étalant sa petite monnaie sur le comptoir pour que le patron se serve et vous prenne pour un gueux. Trois semaines pour gagner la confiance plus quinze jours pour aborder la question des faux papiers. L’autre gonflé comme une outre qui sait et veut en mettre plein la vue au bas peuple et l’adresse est là dans ma poche bien au chaud.

C’est dix mille un jeu complet, payables d’avance, un jeu de photos, ensuite tu m’oublies ou on te grille, OK t’as bien saisi. Mon offre tient jusqu’à lundi même heure. Casse-toi on joue, ils se sont replongés dans leur partie de cartes sans un regard pour moi.

Message de l’hôpital, votre parente est sortie de son coma artificiel, vous pouvez lui rendre visite. Je me suis fait déposer à l’écart, je suis passé une première fois devant la porte, rien à signaler. J’ai profité de l’entrée d’un groupe de soignants pour me glisser avec eux.

Assise dans son lit, encore bien pâle, elle m’a regardé entrer, le regard vide. Elle semblait se demander ce que je venais faire là. Le fait que je lui donne son prénom a rallumé une lumière dans ses yeux.

  • Qu’est-ce que je fais là !

Elle a voulu bouger son bras, la douleur lui a tiré une grimace et les larmes ont commencé à poindre.

  • Je vais vous expliquer, mais il vous faut encore du repos !

En réalité nous n’avions pas tellement de temps, il fallait absolument que je rencontre son médecin.

  • Vous avez été blessée dans un attentat, vous avez reçu une balle dans l’épaule. Vous êtes tirée d’affaire, il faudra du repos et de la rééducation.

Je suis sorti de la chambre pour demander aux infirmières si je pouvais rencontrer le médecin.

  • Ce matin non, il vient juste de finir sa garde, mais que voulez-vous savoir au juste ?
  • Savoir ce qui va se passer pour elle dans les jours à venir.
  • Son bras va devoir rester immobilisé un certain temps jusqu’à cicatrisation mais la suite risque d’être plus compliquée, il faudra certainement plusieurs interventions et rien ne permet d’affirmer qu’elle retrouvera l’usage de son bras.

Le choc, et la culpabilité, dans quoi l’avais-je entrainée. Je suis passé lui dire au revoir et lui indiquer que je repasserais.

Il aura fallu trois mois pour lui faire quitter l’hôpital, lui faire faire des papiers comme les miens. J’ai fait des navettes pour regrouper les fonds à la Rochelle où j’ai fait l’acquisition d’un voilier.

Un premier envoi de fonds à la fondation de France pour qu’elle les répartisse à une série d’organismes que j’avais sélectionnés.

Quand je lui avais raconté toute mon aventure, elle m’avait écouté avec attention, levant simplement un sourcil dans les moments scabreux. Puis je lui avais fait le point sur notre situation, avec les options s’offrant à nous…

Ce matin je l’aide à monter à bord pour une première sortie en mer. Notre skippeuse est un peu bourrue devant mes maladresses, mais se montre très prévenante vis-à-vis de celle qu’elle considère comme une blessée que son bras en écharpe handicape beaucoup.

Si les essais en mer sont concluants, nous prendrons la mer la semaine prochaine ! 

Si les conditions météorologiques le permettent.