Avec le recul, il pressentait qu’au travers de leurs rencontres et dialogues, elle l’avait doucement amené à changer le regard qu’il portait sur lui-même. Dans ses paroles elle n’employait jamais des expressions comme plus grave ou moins grave, comme bien ou mal. Pas de repentir juste des regrets et surtout simplement prendre conscience d’être et de vivre. C’est plus simple à dire qu’à vivre, et il y a tant de crocs-en-jambe à éviter, et des jours tellement pleins d’embuscades.

Écouter, anticiper, analyser, elle n’employait pas ces mots, mais au cours de ces moments c’est l’enseignement qu’elle lui avait donné. Chercher à devenir maitre de sa vie et responsable de ce que l’on vivait.

Et particulier ne pas recercher la solution simpliste, « comme de vouloir se foutre en l’air » comme il le lui avait dit lors de leurs premières rencontres. Cela n’avait pas de sens, si ce n’est celui d’un renoncement.

La vie est une longue école, ses études n’en sont jamais terminées. Il faut chaque jour réajuster ses connaissances et ce que l’on en tire pour son adaptation et son vécu.

Brassens chante que « le temps ne change rien à l’affaire » c’est vrai et faux à la fois. L’adaptation passe par de lentes séquences de maturation. Comme un alcool ou un vin trouvent petit à petit sa maturité maximum avant qu’elle ne décroisse. Les leçons de la vie s’imprègnent doucement dans notre cerveau avant d’y trouver leurs places et y devenir opérationnelles.

Un vin vert qui râpe un peu la bouche ne nous révèle pas grand-chose si ce n’est rien sur son avenir.

C’était au cours de nos longues et lentes déambulations que ces évolutions se sont installées dans ma tête, il fallait bien s’ajuster à son pas et la lenteur lui libérait l’esprit. C’est ainsi que par petites touches, sans souffrir, elle m’a aidé d’une part à faire le vide en moi, d’autre part à relativiser le vécu passé pour reprendre le fil du courant.

Je visualisais bien la situation. S’assoir au bord d’une rivière d’où l’on observer le fil de l’eau qui défile devant soi. Il emporte au passage tout un tas de brindilles, fétus, insectes, et tant d’autres choses, cela tout en rêvant.

Au début on ne pense à rien, on regarde, le regard se perd dans les reflets du ciel sur l’onde. Puis, petit à petit des idées émergent et sans que l’on ne s’en rende compte nous laissons partir au fil du courant comme les fétus de paille ou de bois les idées néfastes, les instants douloureux et que sais-je encore qui s’écoulent vers l’aval et disparaissent. Quand on reprend sa marche, c’est comme après l’éveil lorsqu’on abandonne ses rêves de la nuit. Ils sont bien là au creux de notre esprit et feront le lien avec tout ce qui est déjà emmagasiné mais débarrassé des miasmes.

À de nombreuses reprises j’ai eu envie de poursuivre mon propos, de forcer un peu le passage. Cependant, sans rien dire ni élever la voix elle avait su me faire comprendre qu’il fallait laisser au temps l’espace nécessaire pour que la compréhension émerge.

Lorsque nous étions enfants notre mère employait cette technique lorsqu’elle nous faisait la lecture. Elle s’arrêtait toujours dans un passage dans lequel la tension du récit était maximale pour que la fois suivante nous soyons au top de notre attention lorsqu’elle reprendrait la lecture.

Elle avait eu besoin de plusieurs rencontres pour me faire part de sa mésaventure professionnelle mais le sujet était si brulant qu'elle avait fini par me la révéler.

Alors que moi, pendu à ses lèvres, je me contentais de garder mes mots enfermés dans ma boîte crânienne bien close. 

Après son coup de ciseaux à l’autre « goret » comme elle le surnommait, elle avait terminé son ouvrage, rangé l’atelier, et était rentrée chez elle assez satisfaite d’avoir osé traiter ce sinistre individu comme il le méritait. Il n’irait pas se vanter de sa mésaventure, mais il faudrait se méfier car c’était un mauvais.

Le lendemain matin à son arrivée, il y avait une grande agitation dans les ateliers. Elle fut accueillie par un : « Il y a un policier qui t’attend dans le bureau de la direction ».

À cet instant elle avait cru qu’elle allait défaillir et senti que son cœur hors de contrôle s’était mis à faire des bonds dans sa poitrine et depuis il ne parvenait plus à reprendre un rythme normal. 

Ce salopard avait osé porter plainte contre elle ; là elle s’étranglait de rage prête à se défendre bec et ongles et à lui arracher la langue pour le punir de son mensonge.

Un homme se tenait dans le bureau, il tournait le dos à la porte d’entrée, un nuage de fumée s’élevait autour de sa tête. Quand elle frappa il répondit sans se retourner.

  • Entrez, bonjour, c’est vous qui étiez là hier au soir avant la fermeture ?
  • Eh ben oui il y avait moi et le responsable d’équipe.

Il la regardait silencieux, un œil fermé gêné par la fumée de sa cigarette, était-ce une idée elle ressentait qu’il jouait avec elle au chat et la souris. Autant en venir au fait-tout de suite. Il l’avait bien cherché ce malotru mais allez expliquer ça à un policier, homme de surcroit. Il la traiterait d’allumeuse et qu’elle n’avait reçu que ce qu’elle avait cherché. Elle allait prendre la parole quand lui-même recommença à s’exprimer.

  • Vous n’avez rien remarqué de spécial dans son comportement au cours de cette soirée.

Il se figurait quoi ce gandin avec sa longue gabardine pas mal coupée, mais visiblement de la confection elle eut un sourire dont il se méprit. Elle venait de l’imaginer se faisant prendre par les castagnettes par sa supérieure hiérarchique…

  • Je vois que ma question vous a rappelé un élément alors.

Il me le fait au culot il ne sait rien, il n’y a pas eu plainte ou alors il bluffe et il cherche à me faire parler.

Prendre son temps jouer à celle qui réfléchit profondément pour satisfaire sa curiosité.

  • C’est pas un finaud moi je travaillais et lui me tournait autour. Il ne rêvait que de vous tripoter les seins.  C’est fatigant ce genre de situation alors qu’il faut se concentrer sur ce que vous êtes en train de faire. C’est qu’ici on travaille dans le méticuleux et la précision, la clientèle est exigeante.
  • Et ?
  • Pour me débarrasser de lui je lui ai dit que je pouvais me charger de la fermeture de l’atelier toute seule et qu’il pouvait y aller. Je pensais qu’ainsi il me débarrasserait le plancher.
  • C’était une habitude de pratiquer ainsi.
  • Non, mais il était si collant et grossier qu’alors sans lui on se sentait plus à l’aise. Excusez-moi mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions ?

Il ne semblait pas décidé à me répondre alors j’ai décidé de prendre la situation en main. L’angoisse m‘avait quitté j’ai donc raconté la soirée à ma façon en l’édulcorant à mon idée. Il m’a écouté sans rien dire ne me mettant pas la pression. Il est vrai que mon récit n’avait rien de bien excitant jusqu’au moment où je lui ai parlé de son malaise.

  • Il a fini par partir car à un moment il s’est plaint d’une douleur au ventre. Disant que ces derniers temps cela le reprenait régulièrement. Il m’a demandé de fermer et de ne pas oublier d’éteindre les lumières. Il devait être dix heures et demie.
  • Je vous remercie d’avoir répondu clairement à mes questions.

Bonne journée mademoiselle.

Elle n’était pas satisfaite d’avoir dû travestir la vérité mais ne sachant pas de quoi il retournait elle avait préféré biaiser.

Quand la nouvelle s’était répandue que ce sinistre individu était décédé elle avait failli faire un malaise. Pour elle il était évident qu’il devait y avoir un rapport entre son geste et le décès.

Il avait été retrouvé dans son appartement par la femme de ménage qui arrivait à neuf heures. Il était mort et les secours n’avaient pu que constater le décès qui remontait au milieu de la nuit. Alcoolique notoire son foie avait cédé et il avait fait une hémorragie interne.

Personne n’avait prêté attention à la légère égratignure qui marquait son abdomen, la cause de sa mort semblant si évidente !

Une telle situation vous marque définitivement, après cela, on plonge ou on fait face. Elle avait plongé une semaine en arrêt de maladie et dès la semaine suivante elle était de nouveau au travail et jamais la question n’avait été réabordée mais, elle, elle ne l’avait pas oubliée.

    Et moi dans tout cela qui avais craqué en Algérie et qui dix ans après était toujours dans la tourmente. Je me sentais ridicule et cherchais encore mon chemin.