Le catamaran oscillait doucement au gré du mouvement des vagues. Ils venaient de faire le tour de la baie de Sydney pour le spectacle et amariner un peu les passagers, désormais ils allaient gagner le large.
Cette première partie de navigation avait un aspect magique qui fascinait les passagers. Il faisait beau, les eaux étaient calmes, la côte était garnie de magnifiques villas les pieds dans l’eau, avec le plus souvent, amarré à leur ponton, un canot à moteur voire un hydravion. Un véritable Hollywood australien qui aurait fait rêver à moins. Personne n’avait lâché son appareil photo ou sa caméra pour après pouvoir se souvenir.
Lui, il savait qu’il n’y avait pas besoin de caméra ni d’appareil photo pour se souvenir. Les images de la vie qui vous marquent et vous blessent viennent s’inscrire sur votre rétine et se retrouvent serties dans votre cerveau plus solidement qu’un diamant sur une bague. La question était plutôt de trouver comment parvenir à les empêcher de remonter et de venir vous corrompre le cœur et l’âme.
Au départ de la sortie ils avaient longé l’Opéra avec son architecture si particulière qu’on ne pouvait l’oublier ni le confondre après l’avoir aperçu. Il le leur avait décrit et conté l’histoire de sa conception et de sa construction en termes dithyrambiques. C’est lui ce bâtiment emblématique qui avait joué le rôle majeur de miroir aux alouettes pour l’attirer dans ce continent du bout du monde.
Il ne connaissait rien de ce pays un peu à part, il avait juste eu l’envie de se retrouver en un lieu qui ne lui rappellerait rien, dont les images ne pourraient se superposer avec aucune autre. Pour y parvenir il avait tout de même fallu se faire accepter par les services de l’immigration.
Il avait de l’argent, un emploi réservé comme animateur dans les promenades en mer à la découverte des cétacés, et surtout pas d’antécédents judiciaires. Les Australiens sont des gens pragmatiques, ils l’avaient accueilli, lui et le poids du monde qu’il portait sur ses épaules.
L'arrivée en terre inconnue avait nécessité un travail d’adaptation à la mentalité des gens qu’il allait côtoyer. Ainsi il avait dû se créer des contacts ce qui n’était pas la démarche la plus simple avec son tempérament. Mais c'était une démarche indispensable à son intégration, sans oublier le climat et des usages à nuls autres pareils. C’était une découverte que ce monde où les habitants vivaient une relation permanente avec la mer. On va se baigner avant d’aller au travail, on nage, on surfe, on fait de la voile et on a la peau brunie par le soleil. Les espaces sont énormes et les villes des quasi-États.
Depuis un an qu’il était là, il parlait anglais avec l’accent local et avalait ses bières au pub au même rythme que ses compagnons de travail qui comme lui venaient de tous les continents. La vie est faite de petits bonheurs qu’il ne faut pas négliger.
La navigation pour aller à la rencontre des baleines avait quelque chose de magique pour les personnes qu’il embarquait, au point qu’il fallait être très vigilant devant les risques que cela représentait.
- Non, madame, le gilet de sauvetage n’est pas une option mais une obligation. Tout à l’heure s’il prend l’envie à l’un des cétacés de venir se frotter à notre catamaran et que vous vous retrouviez à l’eau vous lui devrez peut-être la vie !
Forcer un peu le trait pour les ramener au calme, le premier souffle de baleine les rendait à chaque sortie complètement hystériques et hors de contrôle. Alors il était nécessaire de les apaiser avant d’arriver sur le point des rencontres. Juste un petit signe à la barreuse et celle-ci mettait le bateau en travers des lames. Instantanément celui-ci était pris de la danse de saint Guy et très vite chacun se raccrochait à sa banquette. Quand nous étions certains qu’ils avaient intégré l’idée des risques, nous nous dirigions vers la zone où les géants des mers faisaient leurs shows.
Même nous qui sortions tous les jours, étions fascinés par la beauté de ces énormes animaux, sauts, claquements de nageoires, œil qui semble vous dévisager. Il n’y avait plus rien à leur dire le charme opérait. Tous ces touristes n’avaient qu’une idée en tête c’était celle de toucher les cétacés, mais la réglementation en vigueur nous obligeait à nous en tenir à une certaine distance. Si partout dans le monde le rapport entre l’homme et la nature pouvait être aussi simple cela pourrait été merveilleux.
Pendant la navigation de retour le silence gagnait le bord, chacun revivant ses souvenirs.
À cet instant, il se retrouvait toujours en difficulté comme l’enfant qui voit arriver la fin du weekend et qui commence à avoir mal au ventre L’angoisse le prenait lentement à la gorge sans qu’il ne puisse rien y faire. Il se demandait pourquoi il ne pouvait accepter le décès de celle qui lui avait sorti la tête de l’eau. Elle l’avait guidé pas à pas, mot après mot, traversant des périodes euphoriques et des phases de détresse profonde.
Toujours la même empathie, jamais elle ne lui demandait rien. Abordant l’histoire de sa vie comme un conte. Elle en abordait les faits sans dire un mot de plus. Ni nom, ni âge, juste des pages arrachées du récit de ce qu’elle avait vécu.
On sentait aux détails que ses expériences professionnelles et celles de son vécu s’étaient inscrites en elle presque imprimées dans ses gènes. Aucun maquillage, pas d’artifice pour elle, le vrai visage était celui que ses parents et la vie lui avaient donné et façonné. Le plus souvent elle tenait ses mains sur ses genoux ou enveloppées dans son châle, elle ne voulait pas que l’on s’apitoie. Des mains aux longs doigts de pianiste, blanches comme de l'ivoire ciselé aux ongles soignés.
Un jour ayant surpris mon regard elle avait dit en hochant la tête : « elles m’ont trahie » et avant que je ne lui pose une question, elle avait ajouté :
- L’arthrose s’est emparée de ce qui était indispensable à mon travail pour les à réduire à deux morceaux de bois déformés et raidis comme des ceps de vigne les empêchant de poursuivre leurs œuvres. C’est terrible dans mon esprit, j’avais l’impression de pouvoir continuer mes réalisations mais dans la réalité cette démarche n’est plus que théorique.
Comme le reste elle avait raconté cela avec calme juste un peu de lassitude mais sans sombrer dans la sensiblerie, juste le constat d’un état de fait.
Une part de regrets que cela ne se soit pas produit plus tôt l’empêchant de commettre l’irréparable drame dont elle éprouvait la complète responsabilité.
L’un de ses responsables d’atelier appréciait beaucoup son savoir-faire dont il tirait beaucoup de fierté et de faire-valoir. Il la retenait de plus en plus tard le soir au motif que les travaux qu’il lui confiait étaient attendus et urgents.
Tout à fait consciente du fait que ces soirées en sa présence présentaient un caractère de dangerosité car le monsieur était connu pour ses comportements déplacés avec les ouvrières.
Pourtant, elle se croyait sure d’elle, l’ayant mis en garde du fait qu’elle n’autoriserait de sa part aucun geste ou parole ne correspondant aux besoins du service. Faute de quoi s'il ne respectait pas sa parole, elle arrêterait immédiatement de travailler et le laisserait en plan.
Rien n’y faisait, chaque jour il se faisait plus insistant, plus proche, trouvant toutes les occasions de la toucher. Ce soir-là alors qu’il avait déjà largement dépassé ce que la bienséance lui permettait, elle l’avait menacé de ciseaux qu’elle utilisait pour démonter le bâti. – Méfiez-vous, j’ai des griffes !
Ne supportant pas ses remontrances il avait commencé à l’insulter, là, elle avait rougi ne voulant pas révéler l’étendue de sa grossièreté. Elle avait senti à cet instant qu’ils atteignaient un point de non-retour. Alors qu’elle faisait mine de se concentrer sur son ouvrage il s’était précipité sur elle lui prenant les seins à pleines mains.
Elle n’avait pas hésité une seconde et d’un geste vif lui avait piqué dans le ventre d’un coup de ses ciseaux.
- Petite trainée tu as osé porter la main sur moi, soit tranquille tu n’emporteras pas ce geste au paradis !
Puis il était sorti plié en deux en grommelant des propos orduriers
Le lendemain matin on le trouva mort sur son pallier, l’autopsie révéla une hémorragie hépatique d’un foie gangréné par la cirrhose.
Remettre le bateau en état, faire le plein ramasser tout ce que les passagers avaient oublié leur demandait un peu de temps.
- On va manger sur les quais, tu nous accompagnes, ne joue pas le kangourou solitaire, cela te fera du bien.
Quitter Paris, le petit Caporal, et le parc des buttes Chaumont, tous ces lieux vers lesquels son esprit s’évadait lui demandait toujours un peu de temps. Il savait qu’ils avaient raison. Que rien ne la ferait revenir alors il fallait se lancer.
Et puis le pont et l’Opéra allaient s’illuminer dans un petit moment transformant la nuit en conte de fées…

