• Ma chérie, Manu, réveille-toi, on doit rentrer maintenant…
  • Oh, Alex, laissez-la émerger tranquillement, vous prendrez bien un dernier verre. Elle était fatiguée, la pauvre, laissez-lui le temps, elle a déjà été bien gentille de vous accompagner.
  • Fatiguée… elle ne fait rien… juste les courses et les repas, et là-dessus je ne suis pas bien exigeant !
  • Qu’en savez-vous, qu’elle ne fait rien ? Que savez-vous de ses journées ? Certainement pas plus qu’elle n’en sait des vôtres…
  • Madeleine, vos sous-entendus…
  • Bon, buvons-le, ce verre, et arrêtez de la traiter comme une enfant, ou comme une esclave. Elle mérite mieux que cela, pour le peu de mots que j’ai pu échanger avec elle. Et ce n’est pas mon mari qui me contredira, n’est-ce pas, mon cher ?
  • Tu sais bien que tu as toujours raison, ma chérie, que ferais-je sans toi pour comprendre l’humanité qui nous entoure ?

 

Des flutes sur un plateau, cristal de Baccarat sur argent Christofle, un monde de luxe sans prétention, disant seulement qu’il est là, à portée de main d’Alex. Nouvelle victoire aux échecs, méritée certes, mais les autres ont-ils le même intérêt à gagner ? D’après ce que j’ai lu tout joueur a la gagne, sinon il arrête, et la gagne peut le conduire loin… mais on dirait que, là, elle se double de l’appât du gain... je tombe de haut… le champagne grand cru servi ce soir très frais n’en a que plus de prix !

Alex y plonge ses lèvres, pas plus… il évite l’alcool, par principe dit-il, il aime boire quelques gouttes mais les degrés lui montent vite à la tête, je croyais que c’était pourquoi il évitait, mais je crois bien aussi que son bizness a besoin de tous ses neurones. 

Il ne refuse pas, ça doit être mal vu dans ce milieu, j’ai lu que le mondain a son alcool et son rapport à la boisson, il fait semblant, saisit une coupe qu’il ne boit pas, jamais vide elle n’est jamais remplie, si besoin il la verse quelque part et recommence son petit jeu. Indispensable pour son grand jeu. Beau point d’observation, mon demi-sommeil feint…

 

Sa vie. Il serait donc tombé dans les échecs, peut-être son grand-père dont il m’a vaguement parlé, qui l’aurait entrainé d’arrachepied comme d’autres font travailler le calcul ou la dictée. Une addiction à laquelle il fallait trouver un vernis respectable ! 

 

Quel est ce milieu dans lequel il m’a entrainée ce soir ? Un milieu où on gagne le respect quand on est champion, les joueurs moyens honorés de l’avoir à leur table… quant aux grands joueurs... Et jamais je n’aurais imaginé que les échecs se jouent en tournoi, j’ai toujours eu l’image, avec mon oncle, d’un jeu solitaire, un contre un. 

 

Et que fait-il de ses journées, comme dit Madeleine, et de ses soirées, pas de profession, de l’argent pour subvenir au quotidien, qui vient d’où ? on peut gagner de l’argent en jouant aux échecs ? Jamais je n’aurais cru ça. J’en doute, quand même. 

 

Bon, peut-être pas des mille et des cent, mais suffisant pour vivre, le luxe ce sera pour plus tard. Et le champagne, il n’en boit pas. Mais avouer qu’il est joueur professionnel, dur, dur… Ses partenaires de ce soir ont été discrets, et pourtant… Eux savent, ils viennent pour ça…

 

Mais avec moi, il n’aura pas osé. Me dire de but en blanc, je vis du jeu, mon bizness c’est les échecs, je suis très bon, on me demande dans les tournois, on rêve de me battre. Me donner l’impression qu’il se pose là, avec un égo démesuré, qui dit je suis très bon ? 

 

Trop entière, je n’aurais pas compris, pourquoi il part sans dire où il va, pourquoi il sort des soirées entières et revient à pas d’heure, je suis gentille de ne pas avoir cherché ce qu’il cache, s’il n’y aurait pas une autre femme. Mais il m’aime trop, il peut être exigeant, jaloux, cassant, mais c’est par amour, bien sûr !

 

Moi non plus, il ne sait pas ce que je fais durant toutes ces journées et soirées où il s’absente.

 

Et puis, ce soir, ça lui a pris, est-ce que c’était calculé ? Quelle idée de m’emmener à la soirée de tournoi, chez Charles et Madeleine, des bourgeois classe, Madeleine charmante, si amicale…

 

  • Ah, ma chère, tu émerges, prends ton temps, nous avons parlé de toi pendant ton sommeil…
  • Ah… je n’aime pas beaucoup ça, je n’ai pas l’habitude, vous savez…
  • Tu… nous avons dit tu… et pas l’habitude de quoi… qu’on parle de toi… quel dommage, nous allons y remédier… et en attendant tu prendras bien une petite flute…
  • Avec plaisir, je n’ai pas souvent l’occasion, vous savez… oups, tu sais…
  • Voilà, savoure, ma chère, et prends le temps de reprendre tes esprits.

 

Pas un mot d’Alex sur mon réveil. 

En conversation animée avec Charles et ses acolytes. Entre joueurs acharnés ils doivent avoir des codes, des retours sur les parties que je serais bien en peine de comprendre.

Madeleine s’est assise à côté de moi, elle me laisse récupérer, ma flute à la main, quel délice ce champagne frais, je n’y connais rien en marques mais ce doit être le haut du panier, troublée comme moi par les quelques mots qui nous parviennent elle se tait, nous prêtons l’oreille, ténacité, gagne, intelligence, maitrise, intelligence supérieure, endurance hors norme, intelligence à la limite du naturel.

Alex se défend, travail, habitude du jeu, il y a bien plus fort que lui, Kasparov, évidemment, là c’est à une autre échelle lui rétorque-t-on, on ne joue pas dans la même cour, peut-être, Alex garde son calme, qualité fondamentale aux échecs, et vous avez entendu parler de Deep blue, même Kasparov n’a pas résisté, les ordinateurs nous battront, et là, toute notre maitrise, qualité de jeu, ténacité, intelligence ne pèseront pas lourd, vous verrez, face à une autre intelligence, artificielle celle-là !

 

  • Oh, là, tu ne trouves pas que tu vas un peu loin, Alex, oui, il y a eu Deep blue, mais les échecs, c’est quand même les hommes, sinon quel intérêt ?
  • Peut-être…
  • Mais déjà tu devrais te poser des questions sur ta survie financière, si les machines détrônent les humains…
  • Sauf si les échecs, c’est les hommes, qui préfèrent passer une bonne soirée entre eux, et défier quelqu’un qui joue un cran audessus d’eux. Et puis, les échecs, oui je vous prends un peu d’argent, mais je n’y passe pas tout mon temps, j’ai d’autres moyens de survie… 

 

Tiens, tiens, a-t-il pris conscience que j’étais réveillée, que je l’entendais ? A-t-il même jeté un regard de notre côté, à Madeleine et moi, qui entendons de plus en plus distinctement leur conversation ? Elle me fait un clin d’œil, m’intimant de me taire, de ne pas interrompre ce moment de révélations inattendues…

Portée par mon sommeil, j’ai gambergé sur cette profession qu’il n’a pas, sur ces gains cachés qui viendraient de ses soirées d’échecs, sur ces revenus plus que convenables.

Mais qui viennent d’où ? 

Petite souris inoffensive je vais rester quelque temps. 

Je vais retourner à mes livres. 

Et garder contact avec Madeleine.