Après l’épisode la salle de bain chez Fatima et Hassan, Gérard a repris un visage plus humain.  Coiffé et le visage rasé, vêtu de propre, il a meilleure mine. Pas encore un autre homme, mais il est en route pour le devenir. La confiance et la générosité que ses hôtes lui ont témoignées permettent qu’il fende l’armure et se confie un peu en retour. La quiétude qui règne dans l’appartement est propice aux confidences et Gérard se lance : « Avec mon voisin Simon, quand nous étions enfants nous habitions l’un en face de l’autre dans un quartier pavillonnaire de la banlieue grenobloise. Notre quartier s’étalait là où, une quinzaine d’années auparavant, poussaient des champs de pommiers. À présent Maisons et commerces s’étaient multipliés et avaient remplacé les vergers. Notre école primaire se situait à deux rues de là et nous partions ensemble le matin rejoindre nos camarades dans la cour de l’établissement.  Nous fréquentions la même classe et nous passions tous nos moments libres ensemble. Il nous suffisait de traverser l’étroite rue pour être chez l’un ou chez l’autre.  J’étais l’enfant unique d’un couple triste et l’existence me paraissait bien plus riante en face de chez moi. 

Simon, lui, avait deux sœurs un peu plus âgées que lui et la vie était à coup sûr bien plus colorée chez eux, de l’autre côté de la rue. Michèle et Anne parlaient beaucoup de leurs lectures, dessinaient autant qu’elles lisaient, et riaient follement ensemble. Je sais à présent combien j’aurais aimé faire partie de cette fratrie, et je me souviens que je jouais parfois à y croire. J’imaginais nos deux lits superposés dans la « chambre des garçons », toute proche de celle que ses sœurs partageaient elles aussi. Simon et Gérard. Nous aurions été deux frères presque jumeaux ! Les petits-déjeuners partagés, nos deux piles de linge rangées dans la même armoire, l’unique brosse à cheveux sur l’étagère de la salle de bain, les six brosses à dents comme un bouquet dans un verre, le savon jaune qui sentait si bon…

Mais moi j’habitais en face, enfant d’un couple triste que je fuyais en traversant la rue. 

Avec Simon, par la suite, nous avons fréquenté le même collège puis nos chemins ont bifurqué à l’entrée au lycée. J’étais un littéraire, Simon un scientifique. Nous n’avions plus les mêmes fréquentations : les miennes fumaient du cannabis et sentaient le patchouli quand celles de Simon se parfumaient à la lavande et avaient les ongles courts et propres.

J’ai fumé moi aussi, à la recherche des paradis artificiels si merveilleusement décrits par les poètes que nous étudiions en section littéraire : Baudelaire Rimbaud et compagnie… 

Puis j’ai recherché des expériences plus extraordinaires, plus psychédéliques à l’exemple de mes copains d’alors. La chose qu’ils m’ont proposée se présentait sous la forme d’une paillette chatoyante qui promettait un voyage extraordinaire dans mon propre inconscient. Nous étions plusieurs à faire ce « trip », j’ai donc avalé en toute confiance le confetti miraculeux. D’autres l’avaient testé avant moi. Ils avaient adoré la vision kaléidoscopique procurée par la substance ! Or moi, je n’aurais jamais dû avaler ça…Jamais. »

Gérard est devenu blême au souvenir de cette expérience. Hassan lui donne un verre d’eau et lui tapote l’épaule pour lui témoigner son soutien.

« Ma tête n’était pas formatée pour ce genre d’expérience », continua Gérard. « Ce fut dévastateur. La substance commença à agir au bout de quinze minutes environ et mon calvaire personnel commença. C’était comme si j’avais avalé une antique potion de vérité, un poison qui m’ouvrait les yeux sur l’envers du monde. Sur la réalité de mon existence minable. J’étais modifié. Une intelligence cynique s’était infiltrée dans mon cerveau et en prenait le contrôle. Cette « I.C » me révélait la facette sombre et sournoise du monde qui m’entourait. Je n’étais plus Gérard, mais un être qui lui ressemblait en plus moche, en plus ridicule, en plus débile. Un être terrifié par la banale horreur du quotidien. 

Cet état halluciné aurait dû décroitre au fil des heures. Il n’en fut rien. C’est un « Bad trip » qui a duré. Voilà que je subissais le calvaire d’Adam et Eve, chassés du paradis pour avoir voulu tâter à la connaissance. Et pour ma part, pour avoir voulu m’initier aux mystères de l’inconscient… Certaines portes doivent rester closes, il ne sert à rien de les forcer. Les portes de la conscience sont de celles-là. Pour encaisser l’ouverture de cette intelligence là il faut être expérimenté ! Il faut avoir vécu et en avoir retiré de la sagesse ! Et ne pas y aller en touriste ou comme au spectacle !

Cette expérience m’a fracassé la tête durablement. 

Je n’étais plus en état psychique de supporter mes parents, leurs remarques, leur vie grise. Il n’était plus question de continuer à fréquenter le lycée ni de passer le bac. Plus question même de rester à Grenoble, enkysté dans cette ville encerclée de montagnes. Il me fallait de l’air ! De l’air ! Respirer et me sentir libre ! Et le rester… Voilà. Ce fut le point de départ de mon errance volontaire. » 

Hassan hoche la tête. Il m’entend, il comprend. Fatima vaque dans l’appartement. Elle plie du linge et le range dans une armoire.

« Être libre ! » dit-il en hochant la tête. « Être libre c’est fondamental ! C’est difficile de vivre selon des principes que l’on ne partage pas » continua-t-il en poussant un soupir. « Si l’on y est forcé on court le risque de se haïr soi-même et de haïr les autres… En Algérie, des journalistes et des écrivains meurent encore pour un livre ou un article qui déplait au pouvoir. On nous force à penser comme le pouvoir le veut.  Notre intelligence propre nous est ôtée de la tête.  On y glisse à la place une intelligence formatée, une « I.F » qui pense à notre place…L’État pense à notre place, l’État décide pour nous. Pour préserver notre liberté et notre vie, nous sommes partis aussi et ça n’a pas été facile. »

Hassan et ses parents ont fui leur pays d’origine, pour ne pas devenir des otages consentants. 

« Ici nous sommes libres. Je peux écrire des articles et les publier sans craindre pour ma vie ni pour celle de ma mère. Fatima n’a pas à se justifier de sortir la tête nue ou de ne pas prier. La liberté c’est essentiel. Sans liberté pas d’intelligence propre, et sans intelligence propre pas de libre-arbitre…Et dans mon pays d’origine, on ne veut pas que les gens aient leur libre-arbitre…On les veut manipulables », conclut Hassan.

Ils ont fui pour empêcher qu’une intelligence autre que la leur décide de leur vie, pensais-je. Moi je me suis enfui pour tenter de diluer le cynisme qui m’avait envahi tout entier. Peut-être est-il temps aujourd’hui de renouer avec un Gérard cicatrisé ? L’homme vieilli et enrichi d’expérience est-il enfin capable de se pencher avec compassion sur l’adolescent traumatisé ?

« Aurais-tu un stylo, des feuilles, j’aimerais noter quelques trucs »… demandai-je à Hassan. 

Il sortit un cahier format A4 tout neuf d’un tiroir, un stylo et me les tendit en souriant. 

« Écris, écris… Prends ton temps, Gérard ». 

Décidément…