Paris, 2786. Le petit Ulysse, 5 ans, dort paisiblement dans son lit-coquillage balancé doucement dans l'air bleuté. Ariane, sa mère, a choisi pour la déco le thème de la mer, très en vogue cette année. Étoiles de mer, algues, sable, filet de pêche à l'ancienne, on ne pêche plus depuis belle lurette. Il n'y a plus de poissons dans les mers, le plancton de synthèse assure l'écosystème et la chaine du vivant. Les plages, les cocotiers tout ça c'est du vintage mais tellement déco dans la chambre.
Des ombres au plafond, flottille de petits poissons argentés, « sardines » on les appelait autrefois. Elles tournent en banc serré autour de la Super Nounou Thétis autrefois Reine et Mère des océans. Pas glamour la Thétis : un boitier bleu opalescent qui balance de longs filaments vers le plafond et vers le lit nacelle de l’enfant.
Thétis est chargée de la surveillance. Les parents l'ont branchée sur le programme « songes ». Elle veille sur l'enfant et lui insuffle des rêves magiques qui l'aideront à s'endormir et l'apaiseront. Ils sont partis en hâte dans l'unité coworking tout à côté. La mère a programmé Thétis et la montre connectée qu'elle porte à son poignet la maintient en lien avec la Super Nounou.
Ariane est partie sans se retourner, sans embrasser l'enfant. On ne raconte, hélas, plus d'histoires aux petits garçons pour les endormir. C’est Thétis qui se charge de leur envoyer des songes extraordinaires.
Les rêves programmés flottent comme des lucioles, des souvenirs agréables, souvenirs de ce qu’a fait Ulysse dans la journée. Il est allé à la ferme pédagogique où on élève encore une espèce complètement préhistorique : des moutons, étranges animaux en vérité. Thétis veille et surveille chaque mouvement d’Ulysse.
Thétis s’ennuie, en mode routine : « on piétine dans le passé. Avance petit garçon, sans doute seras-tu comme ton père un brillant astrophysicien ou comme ta mère ingénieure en probabilités. »
Elle renvoie sur la peau de l’enfant le balayage des rayons.
Il dort. Il s'est assoupi. Ses yeux se sont fermés peu à peu à la vue du banc de petits poissons au plafond. Il est fatigué, déçu aussi. Maman est partie sans se retourner. Se balancer dans ses doux bras si tendres n'est pas fréquent en 2786. Elle est partie sans oublier de brancher Super Nounou. Est-ce qu'elle va revenir bientôt ? se demande Ulysse.
Ce qu'il voudrait, en fait, c'est sortir de sa nacelle ouvrir la baie vitrée et se promener tout en bas, 30 étages au-dessous, voir les toits gris. Sa grand-mère qui habite une vieille maison, les lui a montrés de sa fenêtre. Les toits tout gris brillent dans le soleil, ondulent et se balancent. Recoins mystérieux et ombres magiques de douce lumière jaune. Mamie, c'est du « velours », toujours disponible, toujours tendre. On est bien dans un tout petit recoin du monde chez elle. On mange des crêpes chaudes à la Nutella.
Elle m'énerve cette Thétis au plafond. Elle voit tout, elle écoute tout ! Se faire une petite cabane à doudous sur les toits gris près d'une lucarne jaune... Mamie, elle a encore dans son armoire des livres. On n’en trouve plus, des livres, maintenant, éclipsés par les écrans depuis des lustres.
Ulysse rêve, son rêve à lui...
Thétis, aussitôt aux aguets, sent une vibration étrange. Un frémissement dans les fils qui la relient à l'enfant, c’est comme un court-circuit. Automatiquement, elle augmente la puissance de ses rayons sur la peau d’Ulysse. Mais quelque chose s'est rompu. Ça ne passe plus elle explore le cerveau de l'enfant mais se heurte à une résistance inconnue comme s’il lui fermait une porte. Elle ne peut pas entrer. Ulysse refuse ses rêves, ceux qu'il aime d'habitude : les cocotiers les plages, belles comme sur des dépliants touristiques.
Rien n'y fait, la porte est fermée. Alerte ! le fil est rompu, une vibration étrange, une douce musique. Ulysse se dresse dans la nacelle et descend vers la baie vitrée, comme hypnotisé par le rayon de la lune. Ulysse le somnambule ! Ses yeux sont ouverts, les mains en avant, il fend la pénombre comme attiré par un appel et avance, calme, silencieux, porté par une énergie inconnue. Thétis scrute avec frénésie les neurones de l’enfant. Lui parviennent des images étranges qui émergent doucement ! Le petit garçon continue à avancer dans le noir il marmonne « Paris, les toits... » Thétis se saisit de ces mots et cherche dans ses datas le sens de ces paroles.
Thétis est surexcitée. Elle tourne à plein régime, flairant un danger. La vigilance pour laquelle on l'a programmée s'active. Elle a beau envoyer à Ulysse les plus douces de ses visions, celles qu'il aime tant, l’enfant demeure en « zone blanche », pas de réseau. Il refuse les songes et se dérobe aux images. Une petite porte bien cadenassée dont elle n'a pas la clé. La situation lui échappe et l'esprit d'Ulysse s'en va hors de sa compréhension. Elle sait tisser un cocon de rêves heureux qui maintient les enfants et les ligote dans ses songes. Mais avec Ulysse, ce soir, c'est impossible. Impuissante à cette situation qu'elle n'a jamais rencontrée, elle sait seulement qu'il y a danger.
Attention, danger !
Un panneau s'inscrit dans ses rouages. Échec total ! Rien ne marche, des histoires qu'elle invente pour lui : petits cochons, doudous, la girafe au long cou, les chatons mignons, les chèvres joueuses… Elle fait tout ce qu'elle peut pour reconduire Ulysse vers son lit et essaie encore un songe plus ancien…
Ulysse avance vers la baie vitrée.
Thétis tente une dernière manœuvre et anticipe l'ouverture du volet cherchant à bloquer la télécommande. Sauver Ulysse. Le ramener loin de la fenêtre avant la chute fatale, écarter le danger. Avertir les parents avant qu’Ulysse ne plane dans le vide croyant rejoindre les toits gris et tombe comme une pierre.
Elle darde son rayon le plus long, le plus rouge sur la poignée de la baie vitrée, et paralyse Ulysse, l'empêche d'avancer. Le saisir, le retenir ; elle n'a ni bras ni main alors elle clignote comme une folle contre la poignée et le système de fermeture de la porte.
Les éclairs et l’impulsion réveillent Ulysse. Il s'arrête pile et revient à lui. Ses pieds sont froids sur le sol, il se réveille d'un coup.
« Maman va me gronder, elle m'avait bien dit de ne pas bouger. Puni ! Pas de câlins demain. »

