Retournements

               « La situation est grave mais pas désespérée... »

   

     Situation 9 - Apprentissages

 

« Il prend un bon vin blanc et un pain rond avec du thon. »

Abdel lève la tête, interrogatif. Elle se demande si c’est la cascade de nasales ou la présence du vin qui le fait réagir. Peut-être les deux. Quelle provocation cet exemple ! se dit-elle, gênée, comme si elle offrait elle-même le verre de vin à celui qui n’en boit pas. Elle s’arrête un instant, espérant camoufler son malaise devant tous ces exemples qui, dans le manuel, ne cessent de célébrer la gastronomie française dans tous ses éclats. Mais il faut bien avancer. Il faut bien qu’Abdel apprenne la langue et la culture française. Après tout, il a choisi de venir vivre dans ce pays. Beaucoup d’étrangers sont devenus d’excellents cuisiniers. Allons-y ! Elle prend une grande inspiration et se lance. Un/ bon/ vin/ blanc, dit-elle en appuyant sur chaque monosyllabe pour souligner la nasale. Allez-y ! contractez la bouche vers l’avant pour former le déterminant un, arrondissez la bouche pour articuler bon, souriez pour ajouter vin. Quant à blanc, relâchez bien la mâchoire.  Courage ! c’est une petite gymnastique phonétique. 

Abdel soupire, essaie, bute, reprend, la pointe du stylo glissant sur chaque mot pour se guider. Elle ? elle se retient de soupirer, reprend, reformule, l’impatience au creux de l’estomac. Voilà deux mois, qu’Abdel prend des cours de français dans l’association avec le projet de passer cette année la première partie des redoutables épreuves du DELF. S’il réussit, il obtiendra la certification officielle en Français Langue étrangère du ministère français de l’Éducation nationale, un diplôme internationalement reconnu, sans limitation de durée. Sésame vers la Nationalité Française, il va lui ouvrir les portes des Universités, des Écoles et des Administrations dans le monde ! Il en est persuadé. À chaque séance, Abdel aime se rappeler avec un sourire plein d’espoir la promesse d’avenir écrite sur le papier. Mais qui reste à réaliser. Elle, elle est consciente du chemin à parcourir. Voilà deux mois que l’apprentissage de la langue fait du sur place. Elle sent le découragement la gagner. De lui, elle sait peu de choses. Juste quelques bribes qu’il a bien voulu égrener au fil des séances : arabophone, il a 45 ans, il dit venir de Syrie. Il est en France depuis deux ans. « C’est la guerre civile, Madame. Si je retourne là-bas, je suis mort. » Oui, il a le statut de réfugié politique. Oui, il a des enfants. Cinq. Trois filles, deux garçons. L’aînée a 17 ans, elle est en lycée professionnel. Les autres sont au collège et à l’école primaire. Il ne parle jamais de sa femme. Lui, il aimerait devenir informaticien. Voilà deux ans qu’il apprend le français. Persuadé de comprendre et de maîtriser la langue française, il se voit déjà travailler dans une entreprise.  Elle, elle n’ose pas le blesser en lui disant qu’elle peine à extraire du sens de tous ces mots dont il écrase les voyelles en chahutant la syntaxe la plus élémentaire.  

Vous semblez fatigué Abdel. Voulez-vous que nous arrêtions ?  Non, il faut que je travaille. Il faut que je parle français. L’assistante sociale vient de me dire que les formations sont complètes. Je dois attendre mon tour. Ça fait deux ans. C’est la tête, Madame, qui va pas.  

Nous allons changer d’exercice Abdel : dans le libellé, on vous demande de développer une situation en imaginant un dialogue.  Parcourant rapidement la page, elle élimine d’emblée la situation n°1, incongrue tant elle est loin des préoccupations d’Abdel : « Vous êtes végane (activiste). Vous essayez de convaincre votre ami de devenir végane. Il n’est pas d’accord avec vous. »

         La situation n°2 la met mal à l’aise : « Vous revenez de vacances. Vous avez fait beaucoup de choses (tourisme, sport, restaurant, etc.). Vous parlez de vos vacances à un ami. Votre ami est très intéressé par votre voyage. » Sait-on qu’Abdel n’est pas parti en vacances depuis qu’il est en France ?  Sait-on que pendant les canicules, il est resté avec sa famille au 10ème étage de la grande barre des années 60 promise à la démolition depuis dix ans ? L’ascenseur est en panne et maintenant c’est le chauffage. Elle sait qu’Abdel est inquiet pour sa famille et voudrait que ses enfants aient chaud. Le bailleur a expliqué à la délégation des locataires en colère qu’il n’allait pas lancer des réparations. Voyons les travaux de démolition sont imminents. Oui après Noël. Il a ajouté qu’ils allaient devoir déménager. On va les reloger. Où ? Ils ne pourront pas choisir. D’ailleurs de quoi se plaignent-ils, puisqu’on va les reloger et reconstruire un immeuble. Pour eux et qui, en plus, sont des étrangers.

La suite des huit situations proposées à l’examen augmente son malaise : Vous participez au jeu télé « Une famille en or », décrivez vos émotions. Votre petit frère sort avec une copine que vous détestez, imaginez la suite.  Vous demandez un conseil à un vendeur de chaussures de sport en vue de faire le Marathon de Paris, expliquez votre choix. Vous faites une ratatouille provençale, un cadeau à votre professeur, la rencontre de Kevin, votre ami d’enfance, racontez l’expérience !

         La France, ça se mérite !

Il lui vient tout à coup une idée à proposer au concepteur du DELF : une 9ème situation sur le thème « Ça ne doit pas être facile de défendre systématiquement des salopards… ». Imaginez la plaidoirie de l’avocat du bailleur qui refuse de faire les réparations essentielles dans un immeuble où vivent soixante-dix familles.

Pour terminer cette séance Abdel, nous allons réviser les nasales si difficiles à prononcer et leur graphie. Le on s’écrit de deux manières : cette nuit, on a encore fait exploser une bombe sur un immeuble à Kiev. Les enfants ont eu très peur. Le sang de Constantin se répand. France ambulance. Incroyable, impossible. Vous connaissez Bambi ? Le rat des villes et le rat des champs ?

Et cahin caha, ils avancent tous les deux dans le labyrinthe de la langue française. 

 

 

Situation 10 - L’atelier d’écriture 

 

Merci, les dix minutes sont terminées, vous arrêtez d’écrire. Non vous n’allez pas lire à voix haute votre écriture automatique. C’était juste un échauffement sur la crête des mots pour commencer le voyage. Le but de cet atelier sera d’observer comment fonctionne l’écriture, de partager le plaisir d’avoir tracé quelques chemins sur une page blanche. À la fin du stage, vous pourrez choisir un de vos textes pour le lire, samedi soir, à la fête de la Médiathèque. C’est le grand écrivain qui parle. Le groupe de dix participantes, essentiellement composé d’enseignantes et de dames à la retraite, ne pipe pas mot. Accepté en résidence à Aurillac, l’élu peaufine son projet d’écriture, au sein d’un espace unique, le cœur du plus grand massif volcanique européen, comme il aime à le nommer. À l’écoute de cette célébration du vieux Cantal si longtemps méprisé, l’auditoire frissonne. Le voilà qui évoque Virgile, les travaux et les jours, les troupeaux rouges des vaches salers. Va -t-il écrire les nouvelles Géorgiques ? « Je me hâte lentement », a -t-il déclaré, en paraphrasant César Auguste, au moment des présentations. En échange de la bourse dont il bénéficie, il anime ateliers d’écriture et rencontres avec des lecteurs qui ignoraient son existence et son œuvre, jusqu’à aujourd’hui. C’est le cas d’Alice qui s’est laissé convaincre par Geneviève dont les talents d’organisatrice tentent de remuer le massif cantalien : Alice, secoue-toi ! descends de ta Thébaïde ! Ma chérie, ce ne sont pas les cours de français que tu donnes à Abdel et autres migrants qui vont combler ta fibre artistique. J’ai créé cet atelier exceptionnel pour que les gens boostent leur créativité. Je t’inscris d’office. 

Piégée dans cette salle, face au groupe, à l’auteur et à la feuille blanche, Alice sent sa poitrine et son estomac rétrécir. Pourquoi n’a-t-elle pas su dire non ?  Il fait si bon marcher sur les estives, dans la lumière du matin, jusqu’au buron de chez Pallu, s’arrêter pour écouter le chant du torrent qui doit avoir bien grossi après l’averse d’hier, s’asseoir pour contempler, au lointain, les monts bleus de la chaîne des Puy puis quand vient la fin de l’après-midi c’est si bon de redescendre vers Fontanges par le sentier qui traverse la hêtraie, de sentir ses pieds, ses jambes s’enfoncer dans l’humus odorant. 

Enchaînons avec le deuxième exercice : vous avez une minute pour souligner dans votre texte les sept mots que vous préférez. Alice note que plusieurs sortent avec un réflexe d’élève appliquée règle et surligneur. Et maintenant, voici la consigne : avec ces mots que vous aurez choisis, composez une épitaphe, celle que vous pourriez écrire sur votre tombe. Trois minutes, c’est parti ! Il faut court-circuiter le mental.  Stupeur. Quelques protestations se manifestent, vite étouffées. Tout le monde s’exécute. Chacune lit son épitaphe sans faire de commentaires. Geneviève reste coite. Alice sourit, pas mécontente de la sienne en forme de pied de nez : « Ci-gît la Clownesse Biffure qui piquetée de la plume prit la clé des champs ». 

Mettez de côté cette épitaphe que nous retrouverons à la fin du voyage. Ce n’est pas un peu extrême, observe Geneviève d’une voix tremblante. Au moins, pas de surprise, on sait où nous allons, pouffe une insolente. Mais l’écrivain, imperturbable, poursuit avec une proposition qui tient de la ronde et du cadavre exquis. Pendant quinze minutes, chacune des participantes amorcera un récit d’une dizaine de lignes qui pourrait ressembler à un début de fait divers avec comme contrainte de commencer par : « Ce matin, j’ai cru voir ou entendre etc. etc. » Le but est de faire apparaître un ou deux personnages. Puis elle passera son texte à sa voisine de droite qui le continuera et ainsi de suite jusqu’à ce que la boucle s’achève avec celle qui a commencé le texte.  Chacune sera ainsi responsable de la naissance et de la mort de son personnage. Entre-temps, des amies auront nourri le récit. Avant d’écrire, conseille-t-il, cherchez le thème qui vous tient à cœur, qui sera votre fil conducteur souterrain, votre base secrète. Alice réfléchit et se dit que la relation à l’autre reste pour elle une énigme à déchiffrer, sa relation au masculin en particulier. Sa dernière relation amoureuse lui a laissé quelques bleus et pas seulement à l’âme. Oui elle pourrait faire l’expérience d’écrire sur ce thème.  Et elle se lance. Pas si simple. Elle soupire, essaie, reprend, se décourage, la pointe du stylo glisse, rature. Trop dur pour moi. Et puis tout à coup, l’extrait d’un ballet chorégraphié par Pina Bausch s’impose dans sa mémoire, l’inspire. Elle jette ces mots sur la page.

« Ce matin, j’ai cru voir un homme monter dans sa voiture, une femme se placer derrière la voiture, le corps contre le pare-chocs. J’ai cru voir l’homme tourner la clé de contact, embrayer la marche arrière, j’ai cru voir la femme tomber. La voiture s’est arrêtée. La femme s’est redressée, s’est replacée derrière la voiture, le corps contre le pare-chocs. J’ai cru voir l’homme embrayer à nouveau la marche arrière. La femme est tombée. La voiture s’est arrêtée. La femme est restée au sol. Un homme qui passait par là s’est approché d’elle et l’a relevée. » Alice passe son texte à Geneviève qui prend le relais de l’écriture, tandis qu’elle-même reçoit le texte d’Isabelle. Jusqu’à l’heure de la pause, on marche jusqu’à la page, tantôt en solitaire, tantôt accompagnée par l’auteur, on entend des bruits de papiers froissés, des impatiences, des grignotages, un claquement de porte, le distributeur de café, des soupirs, des chuchotements. On traverse aussi de grandes plages de silence, de paix. Alice s’apaise, se rassure, prend le temps de lire, de marcher dans les pas de celle qui lui a donné son texte.

 C’est l’heure de la lecture des récits. Chacune a retrouvé son texte initial qui s’est déployé au gré des rencontres dans de multiples directions. Toutes s’émerveillent de découvrir ces personnages qui se croisent, se parlent, se disputent comme dans une chambre d’échos, personnages qu’elles ont créés et tissés dans la découverte des possibles de l’écriture. Il y a Étienne que personne ne veut revoir, Bernard le commercial qui fait marche arrière en pleine crise de couple, Karima la dessinatrice de BD, Éléonore la femme qui ne parle pas, Hélène qui veut avoir un enfant, Andrei le conteur aux pieds gelés, Kevin le petit garçon mal aimé, le chat venu d’Istanbul, Younès qui joue aux cartes au coin de la rue, Abdel le dealer qui relève la femme qui tombe. 

Geneviève, peux-tu me dire pourquoi tu as donné le nom d’Abdel à l’homme qui relève la femme qui tombe ? Ça m’est passé par la tête parce que je l’ai encore vu hier sur le parking du Super U. Il a sa clientèle. Les vigiles veillent au grain, ils ont essayé de le virer. Ton idéalisme te joue des tours ma chère Alice, un de ces quatr’tu vas te prendre un bon coup sur la tête qui va te faire atterrir.

 

 

 

Situation 11 - Le Beaujolais nouveau est arrivé

 

Alice quitta le village en empruntant la départementale étroite et sinueuse qui descendait vers Aurillac. Connaissant chaque virage, elle roulait vite. Mais contrariée. Quelle idée d’avoir répondu quand la sonnerie du téléphone fixe avait retenti ! Toujours la peur d’une mauvaise nouvelle ! Tu ne vas quand même pas te mettre la rate au court-bouillon parce que ta sœur ne veut pas vendre la maison. Putain, les parents sont morts depuis dix ans ! Le toit fuit de partout ! L’attachement… L’attachement… Mon œil ! Maintenant je suis en retard pour le cours de français.  Et bien Abdel m’attendra pour une fois. Je suis toujours en avance et lui toujours en retard. 

Tout en pestant contre les creux et les bosses de la route, elle alluma la radio et le monde entier entra dans l’habitacle de la Peugeot 208. En quelques secondes, guerres et massacres, pouvoir et corruption, misère et migrations se déchaînèrent, jusqu’à la conclusion de la journaliste : « Enfin une bonne nouvelle ! le Beaujolais nouveau est arrivé ! Au fil du temps, ce vin est devenu synonyme de partage entre amis, voisins, familles, autour d’un verre. Son arrivée officielle, le troisième jeudi de novembre, lance les festivités dans toute la France. Alors je souhaite à tous nos auditeurs une belle soirée avec dégustations et discussions animées, mais attention sans excès ! » 

« Et bien pas question pour moi, se dit Alice, à Aurillac aujourd’hui, il n’y aura rien de tout ça. J’ai horreur de la viande soûle ». Et elle ferma la radio. Attaquant les derniers virages proches de la ville, elle se relia à ses préoccupations de professeur de français bénévole et repassa mentalement, car elle était consciencieuse, la progression du cours qu’elle avait prévu pour Abdel, un cours centré sur le repérage des capitales européennes avec carte à l’appui car il lui fallait lutter contre l’ignorance manifestée par Abdel et le sentiment d’impuissance qu’elle sentait grandir en elle. Tout en garant sa voiture devant la Mairie qui mettait une salle à disposition pour les cours de français langue étrangère, elle nota qu’Abdel n’était pas arrivé. Elle sentit son estomac se contracter. Voilà six mois maintenant qu’elle travaillait avec lui l’acquisition du français. Le constat était net : Abdel ne progressait pas. Si les premiers mots qu’il formait étaient audibles, les suivants se transformaient en une bouillie de sons où les voyelles (qu’il n’articulait pas) s’écrasaient. Quant aux révisions et aux exercices de grammaire élémentaire à faire pour préparer le DELF1, il les oubliait régulièrement sur son bureau. Car Abdel avait un bureau chez lui. Que faisait-il ? Mystère…Bref, au bout de deux années passées en France et de nombreux cours, sa maîtrise du français stagnait au niveau A1. « Je ne sais plus enseigner, il faut que j’abandonne », se disait-elle. Mais, ce qui étonnait le plus Alice, voire la choquait, c’était l’absence d’intérêt d’Abdel pour la France. Connaître les mœurs, les fêtes, la géographie de son futur pays ne l’intéressait donc pas ? Pourquoi en demandait-il la nationalité ? Une petite voix, qu’elle aurait voulu faire taire, lui susurrait : « c’est pour les alloc… ». Une autre voix la rabrouait : « tu es en train de virer extrême-droite … tu ne vas quand même pas parler de « grand remplacement » ! Aussi l’avenir d’Abdel la tourmentait. Avec son statut de réfugié politique, quel métier pourrait-il exercer ? Comment allait-il nourrir ses cinq enfants, leur payer des études ? 

« Bonjour Madaaame ! voix joyeuse, grand sourire, cheveux lustrés et barbe fraîche, Abdel entra en coup de vent. Il se débarrassa prestement de son sac à dos (neuf, remarqua-t-elle), de son blouson (en cuir noir, neuf aussi !). Il arborait un superbe pull assorti à un pantalon de qualité (Black Friday en avance ?). La petite voix chagrine supputait déjà d’où venait tant de richesse inattendue. Soufflée, Alice tenta une percée : « On dirait que ça va plutôt bien.  Oui, répondit Abdel avec le plus grand naturel, j’ai reçu de l’argent de Syrie. Regardez ». Il exhiba à son poignée une superbe montre connectée. La petite voix souterraine l’évalua rapidement : « Cinq cents euros, au bas mot, comme je ne peux pas m’en payer ». La parade continua avec une nouvelle tablette qu’il sortit du sac. Nouveau sourire : « Pour que je note les cours ». 

Elle prit une grande inspiration pour cacher son agitation : « Je vous le répète souvent Abdel, il faut que vous formiez les lettres à la main, que vous preniez l’habitude d’écrire de gauche à droite et pas en commençant le cahier par la dernière page. Je vous propose aujourd’hui de nommer les pays et les capitales, puisque vous m’avez dit ne pas les connaître ». Clic ! sur le cadran de la montre connectée, elle vit apparaître en lettres dorées un message en caractères arabes. « Il faut que je réponde Madame. C’est très important pour moi. » Et elle le laissa répondre tandis qu’elle déployait la carte du monde. Ils commencèrent l’exploration. Abdel qui avait toujours affirmé être venu directement avec sa famille en France, révélait avec enthousiasme (ou inconsciemment ?) devant une Alice stupéfaite, que non seulement il avait voyagé dans de nombreux pays mais qu’il y avait vécu.

« - La Turquie ! le Maroc ! Dubaï ! l’Italie ! J’aime bien l’Italie. J’ai travaillé cinq ans à Istanbul, sept ans à Rabat, Chypre deux ans.

- Et Helsinki ? Vous connaissez Helsinki ? 

- Non, je connais pas. 

- On met la négation en français devant le verbe :  je ne connais pas. Mais où travailliez- vous ? Pour qui ?

- À l’ambassade, Madame. 

- Mais vous m’aviez dit être journaliste.

- Ah ! journaliste, oui… je faisais du secrétariat… des papiers… je m’occupais des papiers… 

- À l’ambassade de …?

-À l’ambassade. » 

Clic ! Nouveau message en lettres dorées sur le cadran de la montre connectée. Coup d’œil d’Abdel qui répondit sur le champ. C’en était trop pour Alice partagée entre la colère et la peur qui montaient. Pourquoi ce comportement d’Abdel ? Qui est-il ? Que fait-il exactement ? Il a menti c’est évident. Geneviève avait raison. J’aurais dû l’écouter. Ses pensées élaboraient maintenant tout un film digne du Bureau des Légendes. Fuis ma fille ! mais il faut trouver une porte de sortie.

« -Est-ce que vous savez Abdel que c’est la fête du Beaujolais nouveau ? Nous adorons en France cette tradition qui reflète ce que nous souhaitons transmettre : une culture vivante et chaleureuse. Je vous invite au petit bar, là, sur la place. C’est moi qui paie. Vous allez enrichir votre vocabulaire : millésime, arômes, robe, fruité, notes florales…

-Je ne bois pas d’alcool Madame. Je l’interdis à mes enfants. Je suis musulman. 

-Ah ! c’est vrai. Désolée. On ne peut pas boire d’alcool mais on peut vendre de la drogue. »

Alice claqua la porte du local, se dirigea vers sa voiture, un peu sonnée. J’ai fait ce que je n’ai jamais voulu faire : créer une situation n°10 qui pourrait figurer dans le florilège des situations absurdes imaginées pour tester les étrangers. Sur la route en lacets vers le Puech où elle habitait, elle remarqua avec inquiétude l’état des mélèzes. Dans la lumière dorée de la fin d’automne, ils exhibaient de piteux panaches aux aiguilles noircies. De nombreux chancres résineux flétrissaient et asséchaient les hauts fûts des troncs. Ils sont malades, se dit-elle, et ce constat assombrit davantage son humeur chagrine. Quand, tout à coup, venue des profondeurs de de France-Inter, la voix de Ray Charles se déploya dans l’habitacle de la Peugeot 208. Georgia on my mind rendait hommage à tous ceux qui tombaient sous les coups de la politique de Mr Trump. Elle aimait cette chanson, « Juste une vieille chanson douce », qui avait bercé ses rêves de justice. Mais ça, c’était il y a bien longtemps.