Merci, les dix minutes sont terminées, vous arrêtez d’écrire. Non vous n’allez pas lire à voix haute votre écriture automatique. C’était juste un échauffement sur la crête des mots pour commencer le voyage. Le but de cet atelier sera d’observer comment fonctionne l’écriture, de partager le plaisir d’avoir tracé quelques chemins sur une page blanche. À la fin du stage, vous pourrez choisir un de vos textes pour le lire, samedi soir, à la fête de la Médiathèque. C’est le grand écrivain qui parle. Le groupe de dix participantes, essentiellement composé d’enseignantes et de dames à la retraite, ne pipe pas mot. Accepté en résidence à Aurillac, l’élu peaufine son projet d’écriture, au sein d’un espace unique, le cœur du plus grand massif volcanique européen, comme il aime à le nommer. À l’écoute de cette célébration du vieux Cantal si longtemps méprisé, l’auditoire frissonne. Le voilà qui évoque Virgile, les travaux et les jours, les troupeaux rouges des vaches salers. Va -t-il écrire les nouvelles Géorgiques ? « Je me hâte lentement », a-t-il déclaré, en paraphrasant César Auguste, au moment des présentations. En échange de la bourse dont il bénéficie, il anime ateliers d’écriture et rencontres avec des lecteurs qui ignoraient son existence et son œuvre, jusqu’à aujourd’hui. C’est le cas d’Alice qui s’est laissé convaincre par Geneviève dont les talents d’organisatrice tentent de remuer le massif cantalien : Alice, secoue-toi ! descends de ta Thébaïde ! Ma chérie, ce ne sont pas les cours de français que tu donnes à Abdel et autres migrants qui vont combler ta fibre artistique. J’ai créé cet atelier exceptionnel pour que les gens boostent leur créativité. Je t’inscris d’office.
Piégée dans cette salle, face au groupe, à l’auteur et à la feuille blanche, Alice sent sa poitrine et son estomac rétrécir. Pourquoi n’a-t-elle pas su dire non ? Il fait si bon marcher sur les estives, dans la lumière du matin, jusqu’au buron de chez Pallu, s’arrêter pour écouter le chant du torrent qui doit avoir bien grossi après l’averse d’hier, s’asseoir pour contempler, au lointain, les monts bleus de la chaîne des Puy puis quand vient la fin de l’après-midi c’est si bon de redescendre vers Fontanges par le sentier qui traverse la hêtraie, de sentir ses pieds, ses jambes s’enfoncer dans l’humus odorant.
Enchaînons avec le deuxième exercice : vous avez une minute pour souligner dans votre texte les sept mots que vous préférez. Alice note que plusieurs sortent avec un réflexe d’élève appliquée règle et surligneur. Et maintenant, voici la consigne : avec ces mots que vous aurez choisis, composez une épitaphe, celle que vous pourriez écrire sur votre tombe. Trois minutes, c’est parti ! Il faut court-circuiter le mental. Stupeur. Quelques protestations se manifestent, vite étouffées. Tout le monde s’exécute. Chacune lit son épitaphe sans faire de commentaires. Geneviève reste coite. Alice sourit, pas mécontente de la sienne en forme de pied de nez : « Ci-gît la Clownesse Biffure qui piquetée de la plume prit la clé des champs ».
Mettez de côté cette épitaphe que nous retrouverons à la fin du voyage. Ce n’est pas un peu extrême, observe Geneviève d’une voix tremblante. Au moins, pas de surprise, on sait où nous allons, pouffe une insolente. Mais l’écrivain, imperturbable, poursuit avec une proposition qui tient de la ronde et du cadavre exquis. Pendant quinze minutes, chacune des participantes amorcera un récit d’une dizaine de lignes qui pourrait ressembler à un début de fait divers avec comme contrainte de commencer par : « Ce matin, j’ai cru voir ou entendre etc. etc. » Le but est de faire apparaître un ou deux personnages. Puis elle passera son texte à sa voisine de droite qui le continuera et ainsi de suite jusqu’à ce que la boucle s’achève avec celle qui a commencé le texte. Chacune sera ainsi responsable de la naissance et de la mort de son personnage. Entre-temps, des amies auront nourri le récit. Avant d’écrire, conseille-t-il, cherchez le thème qui vous tient à cœur, qui sera votre fil conducteur souterrain, votre base secrète. Alice réfléchit et se dit que la relation à l’autre reste pour elle une énigme à déchiffrer, sa relation au masculin en particulier. Sa dernière relation amoureuse lui a laissé quelques bleus et pas seulement à l’âme. Oui elle pourrait faire l’expérience d’écrire sur ce thème. Et elle se lance. Pas si simple. Elle soupire, essaie, reprend, se décourage, la pointe du stylo glisse, rature. Trop dur pour moi. Et puis tout à coup, l’extrait d’un ballet chorégraphié par Pina Bausch s’impose dans sa mémoire, l’inspire. Elle jette ces mots sur la page.
« Ce matin, j’ai cru voir un homme monter dans sa voiture, une femme se placer derrière la voiture, le corps contre le parechocs. J’ai cru voir l’homme tourner la clé de contact, embrayer la marche arrière, j’ai cru voir la femme tomber. La voiture s’est arrêtée. La femme s’est redressée, s’est replacée derrière la voiture, le corps contre le parechocs. J’ai cru voir l’homme embrayer à nouveau la marche arrière. La femme est tombée. La voiture s’est arrêtée. La femme est restée au sol. Un homme qui passait par là s’est approché d’elle et l’a relevée. » Alice passe son texte à Geneviève qui prend le relais de l’écriture, tandis qu’elle-même reçoit le texte d’Isabelle. Jusqu’à l’heure de la pause, on marche jusqu’à la page, tantôt en solitaire, tantôt accompagnée par l’auteur, on entend des bruits de papiers froissés, des impatiences, des grignotages, un claquement de porte, le distributeur de café, des soupirs, des chuchotements. On traverse aussi de grandes plages de silence, de paix. Alice s’apaise, se rassure, prend le temps de lire, de marcher dans les pas de celle qui lui a donné son texte.
C’est l’heure de la lecture des récits. Chacune a retrouvé son texte initial qui s’est déployé au gré des rencontres dans de multiples directions. Toutes s’émerveillent de découvrir ces personnages qui se croisent, se parlent, se disputent comme dans une chambre d’échos, personnages qu’elles ont créés et tissés dans la découverte des possibles de l’écriture. Il y a Étienne que personne ne veut revoir, Bernard le commercial qui fait marche arrière en pleine crise de couple, Karima la dessinatrice de BD, Éléonore la femme qui ne parle pas, Hélène qui veut avoir un enfant, Andrei le conteur aux pieds gelés, Kevin le petit garçon mal aimé, le chat venu d’Istanbul, Younès qui joue aux cartes au coin de la rue, Abdel le dealer qui relève la femme qui tombe.
Geneviève, peux-tu me dire pourquoi tu as donné le nom d’Abdel à l’homme qui relève la femme qui tombe ? Ça m’est passé par la tête parce que je l’ai encore vu hier sur le parking du Super U. Il a sa clientèle. Les vigiles veillent au grain, ils ont essayé de le virer. Ton idéalisme te joue des tours ma chère Alice, un de ces quatr’ tu vas te prendre un bon coup sur la tête qui va te faire atterrir.
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