Tu te traines, l’ami et tu nous retardes. Pourquoi ne veux-tu pas grimper sur ce maudit dromadaire ? »

 

Je ne réponds pas, chez moi à l’ouest comme ils disent c’est sur des chevaux que l’on se déplace. Le cheval est noble et fier, comme moi.

Le cheval n’a rien à voir avec ces bestioles à hautes pattes qui puent et ruminent à longueur de journée en se balançant comme une barque sur les flots.

Je m’appelle Melchior enfin c’est comme ça qu’on me nomme et je viens de loin. Chez nous, là-bas on a vu l’étoile et après moult discussions il a été décidé que moi Melchior, j’irais par monts et par vaux pour rendre hommage au nouveau-né, le nouveau roi.

Après mille péripéties entre mers démontées, montagnes gelées et plaines arides me voilà à deux doigts, à quelques jours ou heures de rencontrer l’élu et enfin pouvoir l’honorer de présents de mes lointaines contrées.

 

C’est Balthazar qui vient de me parler ainsi. Il a peur que l’étoile s’éteigne ou se tarisse alors il presse le pas mais nous voilà presque au but de notre quête.

 

« Le dromadaire est aussi noble que tes chevaux dont tu nous rebats les oreilles, c’est un vaisseau, vaisseau du désert. Il est rustre, boit peu et peut porter des charges énormes, c’est un seigneur et moi Balthazar, je le respecte. »

 

Par un miraculeux hasard, c’est sur la route, le chemin qui mène au Messie, que j’ai rencontré Balthazar et Gaspard et nous avons découvert que nous suivions le même but : aller visiter et  rendre hommage au roi des juifs en suivant cette étoile qui éclaire les jours et illumine les nuits.

 

Même si tout nous sépare, l’un venant du soleil levant, l’autre d’Afrique et moi de l’ouest comment se fait-il que nous sommes poussés par la même fièvre, la même ferveur. Il me semble que quelque chose de supérieur nous protège et nous guide.

 

Avant la dernière lune nous avons croisé un groupe de louches voyageurs qui nous ont arrêtés dans ces termes :

 

- Holà mes beaux seigneurs, quelle belle équipée que voilà ! Il se dit que vous suivez cette étoile et sa crinière qui luit au-delà de cette piste ensablée.

 

Et Balthazar de répondre que nous allons de concert honorer le nouveau-né les bras chargés de présents.

 

Quel imbécile, ce Balthazar, il nous jette dans la gueule du loup !

 

Il faut voyager léger, amis pèlerins, nous allons vous délester de tout ce qui vous encombre, vous n’arriverez que plus vite si l’on vous laisse la vie.

Allez, dépêchez-vous, nous avons d’autres fennecs à détrousser.

 

Gaspard est tétanisé et ce pauvre Balthazar comprend enfin à qui nous avons affaire. Est-ce là que notre aventure va s’arrêter ?

 

Comme je suis notre modeste caravane à pied derrière ces machines puantes et ruminantes, j’avance et tombe à genoux devant ces quatre malfrats en disant que tout l’or que nous portons est pour eux s’ils nous laissent la vie. Les détrousseurs se regardent en riant, désormais sûrs de leur coup.

 

Avant mon départ, les amis et les maitres m’ont prodigué conseils et recommandations et au port à quelques instants d’embarquer le père Jourdan me confie une arme enveloppée grossièrement dans un linge :

 

« Prends ceci, j’espère que tu n’en auras pas besoin mais elle te rassurera et n’oublie pas que la vie est précieuse et ne t’en sers qu’en extrême recours. »

 

Je profite donc des quelques secondes de relâchement des bandits pour, en me relevant, l’arme à la main, faire couler le sang du chef présumé qui s’écroule mortellement et blesser l’un des trois autres au plus près de moi.

 

L’un de vous veut-il encore négocier ?

 

C’est ainsi que nous voilà aux portes de Bethléem avec nos deux dromadaires, les trois mulets des bandits et mes sandales usées par ces milliers de pas en laissant nos agresseurs, nu-pieds justement, au milieu de la piste désertique.

 

À mesure que nous avançons, la foule se fait plus pressante. On dirait que les gens convergent tous vers le même point.

Notre avancée se fait plus difficile et plus lentement. Je revois nos discussions le soir à la veillée, je revois l’accueil chez les pasteurs et bergers. Je me souviens des doutes de Gaspard et des encouragements de Balthazar. Nous trois, si différents, mais réunis vers le même but. Nous revenions souvent sur le pourquoi de notre rencontre. Si notre quête était juste et que peut-être, on se rappellerait de nous trois, un jour.

 

Le roi Hérode nous a accueilli et fait promettre de lui faire rapport à propos de ce nouveau promis à une grande destinée. Nous en avons beaucoup débattu, Gaspard, Balthazar et moi Melchior, de l’insistance d’Hérode troublé et probablement jaloux de la notoriété grandissante de l’enfant juif. Nous n’avions point confiance en ce roi cruel et d’un commun accord, il fut décidé de ne point lui rendre compte de notre visite à l’élu.

 

J’ai confié à mes deux partenaires de voyage les faiblesses qui m’ont parcouru quand, lors d’un accueil chez des pasteurs, je suis tombé amoureux de la belle et jeune bergère épouse de ce vieux pasteur sénile et comment elle a su m’éconduire en disant que mes compliments sur sa beauté, son air avenant et peu farouche méritaient qu’elle aille de ce pas le conter à son époux et qu’il me remercierait.

 

J’ai gardé pour moi qu’après une nuit, esseulé et triste, la belle à notre départ, de loin, a ouvert largement son corsage en faisant un grand signe de la main.

 

Balthazar a dit ne pas savoir si à son retour, il retrouverait ses trois épouses et ses multiples enfants et qu’il n’avait pas pu résister à l’appel de l’étoile malgré le risque de perdre ce qu’il avait de plus cher.

 

Gaspard, le jeune, le menu, le taiseux, le discret qu’on a souvent vu nous observer, a raconté qu’avant de nous retrouver il avait douté de ce coup de tête de partir à l’aventure, sans savoir ce qu’il allait trouver et qu’il n’avait rien à perdre.  Que personne ne l’attendait quelque part là-bas et que n’ayant aucune perspective, il aurait mis fin à ses jours, las de tourner en rond dans un monde qui ne lui correspondait pas. Un monde que nous comprenions si peu et si différent des nôtres, que nous avions arrêté de lui poser des questions. Là, il se sentait bien et avait trouvé sa voie. Il avait dit nous remercier infiniment de l’avoir accepté.

 

Mais, enfin nous voilà arrivés. La foule est grande et impressionnante, nombreux sont ceux de blanc vêtus. Le silence est immense, nous sommes tout près, il est là, la foule s’écarte en douceur. Nous avons revêtu nos habits brodés d’or et de soie, encore quelques pas. Et nous, les voyageurs, les pèlerins, la Communauté de l’Étoile sommes happés par la ferveur de l’instant, certains murmurent : « Les Mages ! ».

Difficilement, nous avançons à petits pas, croulant sous nos présents tenus à bout de bras, nos encens, l’or et la myrrhe.

Gaspard a déposé et s’est noyé dans la foule, Balthazar, droit comme un « I » ne peut quitter l’enfant des yeux, je dépose mes présents, mon visage est couvert de larmes que je ne peux retenir. Je recule et perds de vue mes compagnons, je ne les reverrai plus…

 

Au milieu des fidèles, j’ôte mes oripeaux, un inconnu me couvre d’un drap blanc immaculé. Vite, je prends trois photos en « loucedé » comme on dit et me dégage de la foule.

Je contacte la brigade du temps pour qu’elle me rapatrie, la pression est trop intense et ma mission est terminée.

Ouf ! Me voilà dans le futur, mon présent :

 

« T’as les photos ? Montre ! »

« Mais on ne le voit pas, on ne voit que des gens »

 

Je réponds qu’on ne peut pas photographier « l’Universel » et c’est comme ça.

 

« Avec tout le fric que ton expédition nous a couté, t’es licencié sur le champ, choisis une époque à ta guise et va croupir en enfer. »

 

J’ai choisi, un peu au hasard le XXIe siècle en espérant qu’il soit un peu moins dingue que le nôtre et me voilà les amis, un peu perdu,  à ce délicieux   moment d’écritoire du château d’Avanton racontant mon aventure, ma mission, il y a deux mille ans. J’espère que vous me croyez.

À voir vos visages, je sens comme une certaine incrédulité voire une hostilité à mes dires. 

 

« Il est fou, le pauvre. », « Nous voilà bien avec un malade mental », « Je vais l’aider, pense Chantal », « Qu’est-ce-que je fais, murmure Viviane, la prochaine fois, je demande une analyse psychiatrique quand j’invite quelqu’un à nos ateliers d’écriture ? »...

 

« Attendez, les amis, je peux prouver mes propos. Quand je me suis fait virer, j’ai eu le temps d’emporter les photos, vous voulez les voir ? »...

 

« Vous voulez les voir ! ».