L’espoir, c’est du vent, c’est juste un leurre vieux comme le monde qui nous permet de tenir et d’attendre que le temps s’écoule et que la roue tourne. Parfois très lentement. C’est un leurre qu’on nous a enseigné pour supporter les vents mauvais, le froid, la pluie, le chagrin. L’espoir c’est un grappin qu’on lance les yeux fermés du bord de l’abime en pensant qu’il va bien réussir à s’accrocher quelque part et nous donner un ancrage de façon à continuer, finalement. 

Fatima est descendue chaque soir, une assiette fumante et odorante dans sa main tendue, la reprenant vide tous les matins. Elle m’a révélé son prénom comme on fait un cadeau, m’a nourri, m’a aidé à attendre la fin de la pluie, la fin de ce déluge qui noyait tout dans une même teinte d’aquarelle bleu-gris. Son fils, un cinquantenaire moustachu, m’a proposé un jour de partager un café dans leur cuisine. Je l’ai suivi au deuxième étage et il m’a ouvert la porte de leur appartement, s’effaçant pour me laisser entrer le premier. Il accompagna son geste d’un « bienvenue chez nous ». Bien sûr ce n’était qu’une formule de politesse sans doute habituelle pour accueillir un visiteur, mais cela m’étonna et me toucha. Fatima s’affairait dans la petite cuisine, les manches remontées au-dessus des coudes, pétrissant une pâte sur un plateau de bois. Elle hocha la tête en souriant largement pour me saluer et me désigna du coude une chaise en formica rouge, assortie à la table.  Les poings qu’elle enfonçait dans la matière molle en gestes lents et vigoureux dénotaient sa maitrise à fabriquer le pain et les gâteaux auxquels je goutais quotidiennement. J’assistais à la fabrication de la manne qui allait moi aussi me nourrir bientôt : je regardais cette femme, cette mère nourricière, créer l’objet de mon bonheur prochain. Ma mère aussi cuisinait autrefois. Je m’en souvenais un peu, mais j’avais posé tant de voiles sur mes souvenirs ! J’avais tellement cherché à obstruer le canal de la mémoire ! Le fils de Fatima sortit des tasses, remplit le filtre de la cafetière d’une mouture brune, versa de l’eau dans le réservoir avec des gestes lents et précis. Je n’avais pas partagé de moment de vie depuis longtemps, avec quiconque ; un moment simple, normal, tranquille, sans crainte chevillée au cœur, sans enjeu. Un instant paisible qui sentait le café et la farine. Le silence ne pesait pas, troublé seulement par le crachotement de l’eau qui fusait de la machine pour imbiber la mouture et le martèlement amorti des poings de Fatima malaxant la pâte élastique. Les fins bracelets d’argent qui ornaient ses avant-bras s’entrechoquaient en doux sons cristallins au rythme du pétrissage.

« Moi, je m’appelle Hassan » dit l’homme, portant une main à sa poitrine et posant la boite de sucre sur la table de l’autre main. Ses yeux se posèrent tranquillement dans les miens, m’incitant à lui répondre.

« Moi, je m’appelle Gérard », lui répondis-je, la voix mal assurée. Oui, c’était mon nom mais étais-je toujours Gérard ? Mon propre nom sonnait bizarrement à mes oreilles, je ne l’avais pas entendu prononcer depuis longtemps. Quant à ma voix, elle non plus, je ne l’avais pas entendue depuis… Pff ! Longtemps !  Qui j’étais à présent ? Je préférais ne pas me poser ce genre de question, je n’avais pas les réponses actuellement. Creuser le sujet pouvait me mener en urgence au service de psychiatrie, je le savais. Assurer le quotidien me suffisait pour le moment. D’ailleurs Hassan ne me posa aucune question personnelle. Il parla de la météo et du quartier tout en servant le café. Il avait senti ma vulnérabilité et comprenait qu’il me faudrait un peu de temps pour que je baisse la garde. Il savait par expérience qu’il fallait laisser le temps agir pour faire connaissance et nouer des liens aussi il ne me brusqua pas.  Je savourais ce moment partagé dans la simplicité de la petite cuisine. La gestuelle paisible de Fatima m’apportait de la sérénité. Je la regardais modeler des boules de pâte, les aplatir du plat de ses mains dorées, les lacérer d’une griffure unique de la pointe d’un couteau, les placer sur une plaque et les couvrir d’un linge propre. Elle me sourit et fit le geste d’incliner son visage de côté sur ses paumes jointes, comme sur un oreiller. Elle me signifiait que la pâte devait « dormir », reposer, prendre le temps de gonfler sous le linge. Tranquillement. Prendre son temps pour lever, pousser, grandir… Comme un humain, quoi ! Il m’était clair à l’instant, par analogie, que je me devais moi aussi de prendre du temps pour « lever », pour me transformer en un Gérard plus humain, plus « comestible ». Fatima sans qu’elle le sache me donnait là une leçon supplémentaire de vie, me déversait une vérité universelle. A savoir qu’il faut du temps pour devenir qui l’on doit être, et que ça peut parfois prendre presque toute une vie. 

Mon corps et mes vêtements dans la tiédeur de l’appartement chauffé dégageaient sans doute des effluves âcres auxquelles j’étais moi-même habitué mais qui devaient chatouiller les narines de mes hôtes. Hassan m’a proposé avec tact d’utiliser si je le désirais la salle de bain, « un de ces jours », pour « me rafraichir » a-t-il dit. Je devais puer comme un putois mais personne ne m’en a rien dit. 

« Quand tu veux, tu viens faire ta toilette. Demain si tu veux, après-demain, quand tu veux ».  Leur profonde humanité a permis que je ne me sente pas comme un rebut, un déchet répugnant ou un animal sauvage sorti du bois. Le « demain, si tu veux » faussement désinvolte d’Hassan me laissait penser que j’étais presque propre, à peine défraichi alors qu’en réalité je puais littéralement, assis là dans leur cuisine comme si tout était normal. Ce temps de la réflexion qu’il m’offrait c’était une politesse supplémentaire. C’était comme me dire que propre ou sale, parfumé à la rose ou à l’urine, j’étais un humain qu’ils acceptaient dans leur cuisine. Alors j’acceptais avec reconnaissance l’invitation à fréquenter leur salle de bain. « Demain, oui, demain, je veux bien. Merci. »   Comme si après avoir consulté mon agenda de ministre, un créneau libre s’était offert à mes yeux…

Le lendemain, comme convenu, je grimpais au deuxième, ramenant l’assiette vide et mon petit nécessaire de toilette. Celui-ci était très succinct, mais j’avais au moins une brosse à dents et du gel douche. 

Hassan m’ouvrit la porte en souriant, me proposa un café et un petit pain rond et doré. Fatima avait rassemblé quelques vêtements propres à mon intention, sans doute ceux de son mari décédé. Elle me proposa de laver les miens. Au vu de l’expression qui s’afficha alors sur le visage d’Hassan et qu’il ne put masquer je compris qu’il valait mieux les jeter. Son souci de préserver mon amour propre, qu’il avait manifesté jusque-là, se heurta à ma prise de conscience complète de l’aspect et de l’odeur que je dégageais et nous partîmes ensemble à rire de cette situation ubuesque. Nous rîmes d’un de ces rires fous qui nous secoue après la tempête, quand elle a tout cassé mais que l’on est vivant. Voilà, un rire qui signifie : nous sommes toujours vivants ! Fatima riait aussi, la main sur la bouche, dans un geste de pudeur irrépressible de femme maghrébine. Enfin, elle me tapota maternellement l’épaule alors que j’essuyais mes yeux et m’indiqua la salle de bain, première étape de ma métamorphose. 

« Prends ton temps ! » me dit encore Hassan. « Prends ton temps Gérard… »