Toc… toc… toc…
Lire auprès du feu, se lever de temps en temps pour redresser une buche, ajouter quelques brindilles pour faire crépiter les flammes, voilà à quoi se résume la vie d’Amélie par nuits froides. Noires ou brillamment éclairées par la pleine lune, ce soir c’est noire. Hormis le feu qui les fait briller, ses yeux sont happés par les pages qui défilent, le récit tendu, les mots, les phrases. À peine un détour à la cuisine pour chercher sa tisane et ses biscuits du soir, léger péché sucré qu’elle s’autorise en hiver. Subterfuge contre sa solitude à tromper, à défaut d’un homme qui pourrait la faire vibrer.
Toc toc…
Oui, elle avait cru entendre frapper tout à l’heure, absorbée par Rebecca, son roman du soir, pas de quoi la réchauffer les frissons de la jeune Mme de Winter, entre effroi et fascination morbide…
Là, elle est en sûre, c’est vrai que son ouïe n’est plus aussi bonne. Mais on a bien frappé. Rien en vue dehors, l’éclairage extérieur est en panne. Négligence, elle sort si peu le soir… Un jour elle le fera réparer ! Quand elle y pensera, quand elle lèvera le nez de ses lectures. Pas demain la veille. Et sa fille ne le sait pas.
Toc toc…
Franchement, qui se permet, à cette heure ? Ses amies sont seules et sa famille, loin. Un voisin qui aurait besoin de quelque chose… il aurait passé un coup de fil… maintenant, à cet âge, plus personne ne débarque chez vous sans prévenir. Elle se lève à contrecœur, on ne sait jamais, si quelqu’un frappe c’est qu’il y a une raison. Rebecca attendra bien quelques minutes.
- Oui, vous avez frappé ? vous cherchez quelque chose ?
- Est-ce que vous m’entendez ? Je ne peux pas ouvrir la porte sans savoir…
Rien. Ça ne frappe plus. Personne. Tant pis pour les frayeurs de Mme de Winter, elle entrouvre la porte, qui n’était pas verrouillée, oubli classique. Nuit noire. Rien. Aucun pas. Aucun bruit aux alentours. Elle referme, à clé cette fois ! Pas question de raconter cette histoire à sa fille la prochaine fois qu’elle l’aura au téléphone. Savoir sa mère dans une maison isolée l’énerve déjà assez, illico elle chercherait un EHPAD.
- Et avec les carottes, ma petite dame, un peu de chou, du poireau pour la soupe ? J’ai aussi des rutabagas…
- Oh là là non, j’ai essayé une fois, malade trois jours. Deux-trois poireaux, du chou vert, et de la cornette…
- Belle salade d’hiver… et avec ça ? La note ? et au fait, vous faites bien attention chez vous le soir, ma petite dame ?
- …
- Vous savez ce qui se raconte, j’ai déjà entendu ça vendredi dernier, et encore avant, quelqu’un viendrait frapper chez des femmes seules la nuit, et puis personne, histoire de leur faire peur, sait-on jamais ce qui leur passe par la tête à ces tordus… Au début il y en avait une, puis une autre, puis plusieurs le même soir, personne n’a rien vu, juste entendu. Chaque semaine, je suis le feuilleton. Alors faites attention.
Mais, ça va pas ? vous êtes toute blanche…
Toc toc toc…
Amélie se lève d’un bond, jette son livre qui atterrit sur le tapis, il faut qu’elle en ait le cœur net ce soir.
Boum !
Bruit violent sur sa porte, comme un heurtoir, qu’elle n’a pas, comme une pierre lancée à la volée, elle ouvre, vite, ce soir elle n’a pas fermé à clé, exprès. Personne. Rien. Même pas le frôlement contre les arbustes de quelqu’un qui s’enfuirait discrètement. La nuit est glacée. Elle grelote, n’a pas eu le temps de passer un manteau, ça ne l’empêche pas de sortir dans le jardin, même sans lumière. Mais non, rien.
Silence. Mais qu’est-ce qu’il cherche, cet individu ? Lui faire peur, s’il la connaissait, il saurait qu’il lui en faut plus. D’ailleurs, il faudra aussi qu’elle évite de dire à sa fille qu’elle ne ferme pas sa porte à clé et se précipite dehors la nuit quand elle entend un bruit.
Ça dure depuis des semaines, à ce qui dit le maraicher, peut-être, les ragots, elle… Mais là, ça recommence… Un fou ? Un tordu ? avec ses lectures, aussi… des frayeurs à la pelle, autant aller voir ce que la jeune Mme de Winter en ferait…
Vroum… toc toc toc… vroum…
- Allo, ah, Monsieur le Maire, vous tombez bien, oui je suis seule, oui le maraicher m’en a parlé, oui, plusieurs fois, et là encore, juste avant votre appel, ça frappe, et comme un bruit de moto, non je ne sais pas si ça a frappé d’abord ou après, je vais regarder, restez au bout du fil…
La porte est encore déverrouillée, une habitude maintenant, fermer à clé seulement quand elle monte se coucher, avant elle se laisse la possibilité de sortir vite. Et comme elle est bien couverte dans son fauteuil, ce n’est pas le froid qui va l’empêcher d’aller jeter un coup d’œil. De grandes trainées blanchâtres dans le ciel, elle a vu une émission sur les aurores boréales, ça y ressemble, en plus clair, mais non, tu rêves ma fille, et derrière la haie de troènes, le cytise dégarni, comme une tête avec un casque, une vague silhouette, plus rien, des trainées à l’horizon…
- …enfin, au bout du fil, façon de parler, c’est pas que ça nous rajeunit… oui je suis allée voir, peut-être une silhouette, une tête casquée, mais je serais incapable de le jurer, et puis, s’il était en moto, il aurait fallu qu’il la redémarre… à moins que… ou je dois rêver… oui, je ferme bien à clé la nuit… oui, passez prendre le café à l’occasion.
Ksss… frrr… sss…
Toc toc toc…
Un bruit de pas qui s’éloignerait, un frottement, c’est qu’elle en entend des bruits maintenant, Amélie, elle qui avait peur de devenir sourde, elle prête l’oreille, non, plus rien, c’est bizarre. Il fait même à peine nuit, juste la fin d’après-midi, presque encore l’heure du thé. Bon, elle va voir, pas question de céder à ces sornettes !
- Mais, qu’est-ce que tu fais là, Simone ? à cette heure ?
- Parce que tu te couches comme les poules, maintenant ? Je t’ai connue plus tardive.
- C’est vrai, je lisais, j’ai perdu la notion du temps.
- Comme d’hab… regarde plutôt, sous cette pierre, on dirait un papier…
« MODITE RDV EN ANFER AU JUGEMENT DERNIÉ »
- C’est une blague ? c’est toi qui m’as mis ça ?
- Quoi, montre ! ... Franchement, je serais venue jusque chez toi pour ça ! et t’as vu l’orthographe ?
- Oui, pour une ancienne instit ça la foutrait mal, sauf si…
- Eh, ça va… c’est cette histoire qui te monte à la tête ? J’entends jaser, je sais pas, moi j’ai mon neveu qui habite chez moi en ce moment, alors rien. J’étais juste venue te porter des merveilles, c’est la saison, et je sais bien que tu vas pas t’en faire toute seule. Si tu as un thé léger, ou une tisane, c’est pas de refus…
- Oui, entre, bien sûr. Ça m’a un peu sonnée cette lettre, j’ai bien entendu un petit bruit, un peu avant que tu frappes, comme un frôlement, t’as rien vu… ces mots, c’est violent, en plus avec les fautes, tu crois que je dois en parler au curé…
- Ah, la calotine, je te retrouve bien là, parles-en plutôt aux gendarmes. Bon, il vient ce thé ?
- Un rooibos, ça te va à cette heure ?
La file est longue devant la boulangerie, dimanche matin, elle n’a pas fait attention, Amélie, d’habitude, elle choisit les heures creuses. Mais le soleil est là, et, finalement, elle n’est pas mécontente de prêter l’oreille.
- La Michèle, elle l’a vu !
- Ou elle a cru, tu la connais, toujours en train d’inventer des histoires, comment ça s’appelle déjà ?
- Mytho… tu crois qu’elle est mytho ? Elle a pris une photo…
- Et elle l’a coursé, aussi ? Elle est sortie en pleine nuit ? ça lui ressemble pas…
- Non, une photo depuis sa fenêtre, elle avait éteint chez elle.
Cette Michèle qui a pris une photo, elle pourrait voir si ça ressemble à la silhouette qui se sauvait l’autre nuit. Quoi que, une silhouette, qu’est-ce qu’on en sait ? Elle écoute, personne ne lui adresse la parole, c’est vrai qu’elle ne parle pas beaucoup, et puis, avec tous ces nouveaux habitants, elle en perd son latin, elle en reste à ses vieilles connaissances, cette bonne Simone qui continue à lui rendre visite, à l’improviste, ça fait du bien, et ses merveilles, quel délice !
Une voiture s’arrête dans la cour, foncée, qui ça peut être à cette heure ? Elle lève le nez de la fenêtre de sa cuisine, deux gendarmes, une femme un homme, c’est vrai que maintenant ils ont des voitures presque normales, juste la couleur, bleu gendarmerie, qui les distingue, qu’est-ce qu’ils lui veulent, c’est bien la première fois qu’elle voit une voiture de gendarmerie dans sa cour depuis l’accident de son mari sur lequel ils avaient fait planer des doutes. Se planter dans un arbre à un virage avec dans le sang largement plus qu’une dose d’alcool défendable, qu’est-ce qu’elle y pouvait ? C’est vrai que sa vie a été plus tranquille après, une pension de réversion convenable, peu de frais, pour les livres elle a la bibliothèque, elle a entamé une retraite solitaire qui lui convient bien, au final, une amie de temps en temps et c’est bon.
- Bonjour Madame, Madame Lestrade, c’est bien cela ?
- Oui, Amélie, Amélie Bontemps pour l’état civil. Vous cherchez quelque chose ?
- Nous voudrions juste vous poser quelques questions, si vous en êtes d’accord…
- … et si vous voulez bien nous laisser entrer.
- Bien sûr, je vous ouvre, y a pas de cadavre dans le placard ! Oh, désolée, je lis beaucoup…
Pendant que la femme regarde, ses yeux furètent partout, dehors, dans la pièce, elle se lève de temps en temps puis se rassoit à la table, l’homme questionne, qu’est-ce qu’elle a entendu, vu, depuis quand, à quelle fréquence…
- Je croyais que ça vous intéressait pas…
- Au début, non, difficile de suivre tous les ragots qui circulent, manque d’effectifs, mais là on a quelqu’un qui aurait vu un individu, qui l’aurait photographié, alors, une preuve concrète, on voit si on peut creuser. C’est le maire qui nous a parlé de vous.
Difficile pour Amélie, avec cette photo floue, de voir si ça colle avec la silhouette casquée qu’elle a vue. Elle finit par leur lâcher l’info, mais non, elle n’est pas sûre, elle croit avoir entendu une moto, entraperçu un homme casqué, mais vous savez, la nuit, et maintenant elle croit entendre n’importe quoi… Est-ce qu’il correspond, difficile de savoir, elle n’en donnerait pas sa main à couper.
- Merci beaucoup, Madame Bontemps, nous vous tiendrons au courant.
Et c’est là qu’elle se ravise, oui, il y a aussi eu des pierres lancées, et ce mot anonyme posé sur son seuil, c’est sa copine Simone qui l’a vu en arrivant. Simone, quelle Simone ? Non, elle a son neveu qui vit chez elle, elle n’a jamais eu de visite, mais elle a trouvé le papier en venant la voir, pas plus tard qu’hier soir.
- Et vous n’avez pas cru bon de nous communiquer cette pièce importante en venant à la gendarmerie ?
- Oh, vous savez, c’était hier soir… et puis, ces bêtises…
- Pièce essentielle, vous voulez dire, merci, et à très bientôt. Nous allons le chercher, ce corbeau.
Dring… dring… dire qu’elle en est toujours à cette sonnerie ringarde !
- Mais, maman, tu sais que je m’inquiète depuis que tu es seule dans ta maison. Et là j’ai entendu parler de trucs pas nets dans les environs. C’est Jacqueline, l’ancienne patronne de papa, qui m’a appelée, histoire de savoir si tu m’en avais parlé, des femmes qui entendent frapper à leur porte la nuit, et puis rien, toujours des femmes seules. Dans le village ça dit qu’un mauvais œil en frapperait certaines.
- Elle ferait mieux de s’occuper de ses ognons, la Jacqueline, franchement, elle a rien d’autre à faire que t’appeler, celle-là. Oui, j’ai entendu parler de ça, mais franchement, c’est pas la fin du monde, et si on se met à croire tous les bobards !
- Et alors, toi, rien ?
- Je me tiens tranquille, tu sais tout va bien dans ma maison, j’ai mes copines, et ma solitude, le temps de lire, de penser, au printemps je reprendrai le jardin. C’est pas dans ta résidence de vieux que j’aurais tout ça, et, franchement, j’ai pas l’âge…
- C’est ce que tu dis, et mon inquiétude, t’en fais quoi… si tu m’écoutais…
- Ton inquiétude, c’est ton affaire, ma chérie, moi, je suis sereine.
- Si tu le dis… bon, je te rappelle vite, et j’aimerais bien que tu m’appelles, toi aussi…
Nuit de pleine lune. Si sa fille était là, elle hurlerait au loup-garou, se cacherait les yeux pour échapper au mauvais œil, lui répèterait sans cesse de s’éloigner de la fenêtre. Et pourtant, la pleine lune, ce moment de grâce où son esprit s’éclaire d’une lucidité extrême, où son corps vibre d’une sensibilité qu’aucun homme n’est venu satisfaire depuis si longtemps… Même quand son mari était encore de ce monde, elle se sentait délaissée, sauf de temps en temps, sans qu’elle puisse le prévoir, un coup de boutoir aussi soudain qu’égoïste, qui la laissait encore plus insatisfaite.
Ce soir, les désirs, même malsains, de la jeune Mme de Winter pour Maxim quand elle comprend qu’il a tué Rebecca, et qu’il la tient, elle, à sa merci, nourrissent l’ardeur de son corps en ébullition. C’en est trop, elle étouffe… se dirige vers la fenêtre, un peu d’air frais, les volets ne sont pas fermés. A-t-on frappé, ce soir, elle ne sait pas, n’y prête plus attention, toutes ces fadaises de malédiction commencent à la souler.
Elle jette un œil dehors, ça se pourrait, non, elle ne va pas recommencer, une ombre, vague, la lune, surement, décidément ce roman la secoue, toc toc, et voilà que ça la reprend, toc toc, mais si, ça se répète, alors là, vite, la porte est juste à côté, elle l’ouvre brutalement, et oui, il y a bien plus qu’une silhouette, un homme se tient là, un bel homme massif qu’éclaire la lune.
- Bonsoir ma belle, me feriez-vous entrer ?
- Mais qui êtes-vous ? Vous savez que les gendarmes sont à l’affut, j’ai mon téléphone dans ma poche…
- Tout doux, ma belle, je ne vous veux pas de mal. Si vous voulez appeler, faites-le, maintenant. Ou attendez ce que j’ai à vous dire. C’est au choix.
Il n’a pas l’air bien méchant.
Elle ne sait même pas si c’est le frappeur, d’habitude il ne se montre pas, se sauve dès qu’il a frappé sans qu’on puisse le voir.
Cet homme qui se présente chez elle, et se montre, et lui parle, gentiment…
Certes c’est la nuit, mais pourquoi voir le mal partout ?
Si ses intentions étaient bonnes.
Et Amélie n’est pas sa fille, à s’inquiéter de tout.
« C’est la fin du monde
On l’a pas vue venir
Accordez-nous une seconde
Avant d’atterrir…
… À deux on fera la fin du monde » [1]
Ouahhh, avait-elle déjà ressenti ça, son corps exalté, à jouir encore, et encore, savait-elle même que c’était possible, avec son mari de la vieille école, c’était pas son plaisir à elle qui le tracassait, mais là, cette nuit de pleine lune, cet amant attentif, attentionné, qu’elle n’avait même pas imaginé un quart d’heure avant… elle en redemande, il ne s’épuise pas de la satisfaire, jusqu’à ce coup final qui les emporte tous les deux, ensemble.
- J’aime pas les jeunes, depuis que je suis dans le coin, je cherche une femme d’expérience, seule pour pas avoir de mari aux trousses, je zyeute, que des coincées du cul, des moches qui se réfugient derrière leurs vieilles peurs… alors ce soir, quand je t’ai vue à la fenêtre, j’ai su…
- C’est la fin du monde… ou pas…
(Ce texte respecte les rectifications orthographiques de 1990 – Académie française)
[1] La fin du monde, Sam Sauvage 2025

