Je m’appelle Chapitre, le chat du Géant. C'est lui qui m'a nommé ainsi, alors que j'étais encore à la ferme dans la botte de foin qui nous servait à mes quatre frères et sœurs de lit douillet. Ça sentait bon la paille et l’étable toute voisine.
On avait chaud, on était bien. Dormir téter, téter dormir. La belle vie ! No stress, pas de précipitation. La bagarre pour le lait : leçon numéro 1. Attendre et se poster sur la mamelle la plus haute où coule le lait le meilleur, le plus chaud !
Je change de famille. Départ avec le nouveau maitre, l’Écrivain, sa femme et son fils.
Je passe le plus clair de mon temps avec l’Écrivain. C’est là que je suis bien. Le Fils, il est trop turbulent, et il parle fort, il rit fort et ses glissades non-stop sur le carrelage, ça me stresse ! Mon dos se plisse, mon nez se fronce. Je suis mal.
Avec la Mère, c'est la cuisine qui m'attire. Les bonnes odeurs, tout ce qui mitonne dans les cocotes. Et comble du plaisir le froissement du sac en papier où dorment mes croquettes, exclusivement les miennes. Ah ! le bruit quand elle les déverse dans mon écuelle marquée, s'il vous plait, à mes initiales. Je ne sais pas lire (pour un chat d'écrivain c'est un comble !) mais elle me l'a dit.
Je suis un matou branché, un chat d'écrivain. Mon genre de beauté convient à ma fonction : chartreux aux yeux dorés, au poil dru et argenté. Le portrait de ma mère. Dans la portée, deux de mes frères étaient de vulgaires tachetés blanc et noir. Un chartreux un peu snob je suis !
Le Géant Écrivain m'a baptisé Chapitre, il y a du jeu de mot littéraire là-dedans, mais j'ai bien vu que ça faisait rire tout le monde et qu’il était flatté.
Ma fonction, qui me convient tout à fait, est de l'assister dans ses séances d'écriture tard le soir. Il déclare soudain à tous solennellement : « je me retire ! ». C'est le signal, je me colle à ses talons et sitôt le Géant installé à son ordi je me poste sur le bureau. J’essaie de ressembler à ce chat égyptien, tout fin, museau tout mince, statue posée de l'autre côté de l'ordinateur. Mon rival noir d'obsidienne aux yeux de nacre. Avec mon ventre rondelet, mes oreilles courtes et mes grosses pattes, j'ai moins d‘allure, certes, mais je sais que le Géant me préfère. C'est moi qu’il caresse. Il me grattouille sous le menton. Ah ! Volupté ! je tends le cou. Je suis plus « vivant » que l'autre crétin de bois et d'obsidienne venu du royaume des morts.
Travail éreintant, je surveille la production littéraire de l’Écrivain ; Je regarde la frappe régulière de ses doigts sur le clavier, et si l'écran bleu se garnit de fins caractères, si ses dialogues sont équilibrés. L'autre jour, en veine de poésie, il m'a lu un texte à ma gloire. Il m'a appelé « être de velours gris, Chapitre mon compagnon de plume, ponctuation vivante de poil d’argent, posée sur mon écritoire ». Grosse virgule, en vérité ! Il tend un peu à l'hyperbole ! D'ailleurs il faudrait qu'il me dise le sens de ce mot. Et l’oxymore, c’est son sujet du jour. En ce moment, il bosse sur l'expression « hâte-toi lentement ».
Je tiens la pose un moment puis l'envie de dormir me prend. Je bats des paupières sur mes yeux dorés et je finis par me rouler en boule tout près de l'ordinateur, le museau au ras du clavier, touche A exactement.
« Hâte-toi lentement ! ». Il soupire à la poursuite de l'oxymore et de l'inspiration ! Oxymore ne serait-ce pas une plante exotique pour moi qui ne connais que le foin de ma ferme natale ?
Fichu éditeur qui lui a commandé un article dans le Dictionnaire Amoureux des Proverbes à la lettre H.
Hâte-toi lentement ; en latin Festina lente, en italien chi va piano va sano.
Grosse panne d'inspiration ! Ça le met en colère, l’Écrivain, il frappe avec fureur les touches de son clavier, tente d'imprimer ce qu'il vient d'écrire. Ça déraille !
Soudain il bondit vers la cuisine, tout à côté, « je vais me faire un café ça va me calmer ». Je saute du bureau, réflexe de chasseur. La cuisine, ça me parle ! À lui son café, à moi mes croquettes. Ouf ! la pression retombe. On reprend chacun sa place, soupir de part et d'autre. Les minutes ou les heures passent tandis qu’il marmonne une histoire de page blanche, je ne sais trop quoi.
Moi, je m'arrête, j'observe la situation. Par le volet à demi baissé, le soleil d'hiver joue sur une timbale en métal qui lui sert de pot à crayon et un rond lumineux très rigolo danse sur le bois clair.
À nouveau l’instinct du chasseur : à moi ce nouveau jouet. Est-ce que ça se mange ?
J'attends. Patience ! C’est une affaire de temps ! Je t'aurai et hop l'affaire est faite. Je bondis pour attraper le vide mais quel plaisir dans la détente de mes pattes. Le Géant Écrivain a vu mon affut patient, mes pattes prêtes à bondir, mon dos courbé en arc qui tressaille.
Il se frappe le front : Chapitre à l'affut du soleil, moi à l'affut des mots. On fait une sacrée paire pour la chasse et la capture.
Inspiration retrouvée. Demain, il enverra cette mise en abime à son éditeur. Nous pouvons être fiers, l’Écrivain et moi nous avons bien travaillé !

