La fille au violon, grande blonde aux longs cheveux jambes, la fille de l'exode est arrivée dans ce quartier de Paris, petit quartier du Paris Nord où tous se connaissent, Veronika a trouvé refuge chez un couple de retraités bénévoles à l'accueil de réfugiés et elle a reçu chez eux d'emblée assistance et chaleur.
Veronika a 28 ans, exilée kosovar. Nous sommes en 2004, après la guerre qui a jeté sur les routes, sans préavis et sans abri, des milliers d'habitants de ce pays des Balkans.
Veronika a quitté son petit village accroché à la montagne, un endroit où les hivers sont longs, les toits rouges, les rues étroites. Un petit village d'environ 500 habitants entouré de hameaux au flanc de la montagne.
Avant la guerre, mais c'était avant, Veronika vivait dans un de ces hameaux éparpillés au flanc de la montagne comme des jouets d'enfants. Elle vivait donc au bord de vastes prairies, au son des clarines des vaches. Elle allait à l'école au village, au centre des hameaux. Classe unique, élèves groupés l'hiver autour du poêle, devant lequel séchaient les chaussures de marche. Heureuse et tranquille peut-on dire. En la voyant, Thérèse Benoît qui l’accueillait s’était exclamée : « Heidi, petite fille des montagnes ! », dessin animé de l’époque, regardé par les petits Français. Le lendemain, la logeuse le lui avait montré et elle s'était reconnue. Veronika- Heidi comprenait déjà le français et le parlait un peu. Communiquer avec ses hôtes ; le sourire, le geste, le mime, tout était bon pour sortir de l’isolement.
Retour en arrière fin de l'idylle villageoise. La guerre avait passé. L'horreur, horreurs au pluriel : multiples et variées. Les hameaux mis à sac, incendiés, les filles violées, les hommes exécutés. La vie de cet ilot de tranquillité avait sombré dans la guerre et le malheur.
Veronika, avec deux de ses sœurs, Olga et Natacha, avait quitté son pays, traînant une valise cabossée, son violon enveloppé dans un foulard brodé par sa grand-mère. C'était le seul souvenir qui lui restait de celle qui l'avait élevée depuis l’âge de 2 ans, à la mort de sa mère. Son père, à vrai dire, n'avait laissé dans le village aucune trace sinon cette petite fille, plante folle d'amours éphémères.
Dans le village, Véronika était la « fille au violon », celle qui transformait les soirées d'été en scènes et danses improvisées avec le petit orchestre du village. Veronika venait d'une famille de musiciens où on jouait d'instruments comme on respire. La musique était dans sa vie depuis toujours. Le petit violon d'étude se transmettait d'un enfant à l'autre, de même que l'accordéon et une sorte de mandoline au nom imprononçable, tout le monde chantait aussi ! On fredonnait du soir au matin !
Une vie simple et protégée mais Véronika n'était ni naïve, ni peureuse. Elle avait en elle la force de la curiosité et n'imaginait pas de passer sa vie dans un petit village de montagne. Après la guerre, elle était partie vivre chez un oncle plus près de la ville, elle avait embrassé très fort sa grand-mère et, en pleurs, mais décidée, dit adieu à ses montagnes. Elle avait intégré une modeste école de musique près de chez son oncle, et, à 12 ans déjà, elle jouait et chantait dans le petit orchestre qui animait les bals et les fêtes.
Véronika à Paris !
Le foulard brodé par sa grand-mère lui sert de talisman et aussi la conviction inébranlable issue on ne sait d'où que quelque chose l'attend au bout du voyage. Le bout du voyage, pour elle c’est Paris !
Paris, on disait que c'était une ville où les artistes pouvaient naître et renaître. Intuition folle, démesurée, elle se sentait une âme d'artiste et pour tout dire exceptionnelle, un peu mégalo peut-être ! dans son village on disait « elle joue bien Veronika », mais sans plus. Dans la famille de sa grand-mère, ils chantaient ou jouaient presque tous d'un instrument. Son grand-père était un accordéoniste réputé, et les femmes de la famille chantaient toutes de ces mélodies sauvages qui parlent des longues plaines, des chevaliers venant retrouver leur belle, et aussi de ces oiseaux qui portent au loin le message de l'amour.
À Paris, très vite, elle chercha un lieu où faire de la musique, un lieu connu, une École de Musique, peut être un Conservatoire. Pendant cette attente, elle continua de jouer avec les kosovar de la communauté nord de Paris. À la fin des banquets où l'on trinque, pour les uns avec nostalgie, pour les autres avec le plaisir d’une vie nouvelle, en sécurité et toutes les promesses possibles, elle jouait et chantait. Partout, en tout lieu, chez les amis de ses bienfaiteurs, des gens accueillants dirons-nous, et partout elle créait la même passion et une émotion où le passé jouait le rôle de contrepoint.
Dans son école de musique, enfin inscrite, au fin fond d’une cité de la banlieue Nord ! Le soir, elle se couchait, moulue. Le dos, les trapèzes, les poignets, tout lui faisait mal. Ils étaient loin les cours de sa petite bourgade, au Kosovo à l'ambiance familiale où chacun jouait pour le plaisir et où l'apprentissage se faisait dans une énergie heureuse que chacun partageait. À Paris, rien de ce bonheur spontané dans les classes de musique. La compétition y était féroce et les professeurs souvent impatients et méprisants, le répertoire d’une écriture totalement étrangère, de styles incompréhensibles pour elle, en somme, une langue nouvelle. Outre la langue parlée, tous ces codes nouveaux à intégrer, ces règles rythmiques !
Pour le coup, elle était en terre inconnue, se sentait dépaysée et isolée. Au concours de fin d'année, le trac qu'elle n'avait jamais connu jusqu'alors la saisit ; elle rata complètement sa prestation.
Mais elle continua à travailler pendant les grandes vacances, non seulement sa musique mais aussi dans une brasserie du quartier pour gagner quelque argent. Une place de serveuse trouvée par l'intermédiaire de ses hébergeurs. Ce fut très dur. Elle grandit d'un seul coup, de jeune fille insouciante, encore enfant, persuadée que son énergie positive la pousserait directement vers le succès elle devint peu à peu une personne réfléchie, plus silencieuse et calme, un peu triste parfois. La brasserie fut pour elle une école de vie. Submergée au début, tout allait trop vite, les ordres du chef de salle, la prise des commandes, le rapport avec les cuisines. Plusieurs fois elle faillit abandonner. En rentrant le soir, épuisée elle se jetait sur son lit et s'endormait d'un coup comme une masse. Madame Benoît, sa logeuse frappait à la porte, venait la voir et passait doucement sa main sur son front avec toute la sollicitude qui fait du bien. Dans ce geste, Véronika retrouvait la main ridée et calleuse de sa grand-mère. Elle revoyait la petite cuisine sombre, la cuisinière au charbon qui roulait dans la pelle, le feu joyeux et l'eau qui bout sur la plaque toute la journée, pour alimenter le samovar. Elle sentait l'odeur du gâteau aux pommes, le meilleur qu'elle ait jamais mangé et aussi l'arôme piquant du gâteau au citron des fêtes de Printemps. Certes ! Elle aimait bien le chausson aux pommes que les boulangeries-pâtisseries de quartier se doivent toutes d'avoir à leur étal à Paris, mais ce n'était pas le même. La pomme au Kosovo, elle venait du verger de sa grand-mère. L'enclos si proche abritait les chèvres et leur fromage avec un goût qu'elle n'avait pas retrouvé. Certes en France à Pâques, on fête à grand renfort de chocolat le retour du printemps et aussi la Résurrection, mais cela n'avait rien à voir avec le gâteau du Printemps comme on l'appelait dans son enfance. Citron fromage banc de nos chèvres, myrtilles et framboises de la montagne, tout son pays !
Sous le poids de la nostalgie, elle était sur le point de lâcher prise et de pleurer. La communauté kosovare n'était jamais bien loin et le téléphone sonnait, l'écran s’éclairait de séries de photos des lieux du passé. Un peu floues et si proches ! Cependant Paris apportait aussi tant de découvertes. Les monuments du passé, les Musées et les spectacles ! Avec Thérèse Benoît, elle se gavait de concerts, de ballets. Pour le théâtre ou le cinéma, c’était plus difficile, elle devait progresser en français. Son travail de serveuse et la télévision l’aidaient aussi.
Un matin, elle vit sur le panneau d’affichage de son école de musique une annonce pour un casting de figuration. On recherchait, pour une comédie musicale, des garçons et des filles sachant chanter, danser, entre 18 et 30 ans. Une comédie musicale qui reprendrait l’argument d’une plus ancienne qui s'appelait le Violon sur le Toit. Ça fit tilt. Elle en avait entendu parler dans son pays : un beau succès, des airs très slaves et populaires. « C’est pour moi ! ». Une conviction immédiate, une certitude ! Pas d’hésitation ! On fonce !
Elle partit à l’audition comme habitée. Si j’emportais mon violon... ça chante, ça danse, donc, ça joue ! Madame Benoît voulait l’accompagner, mais non, elle voulait faire son expérience tout seule.
Elle prend le métro, toute seule, enfin l’étui de son violon sur les genoux. Elle chantait dans sa tête une mélodie de son enfance, les images affluaient dans un tourbillon presque douloureux.
« Voyons, calme-toi, rappelle-toi, tu t’es ramassée à l'école de musique en Juin. Calme-toi ! ». Sa gorge était sèche. « Respire, baisse les épaules, tu es toute crispée ! Allez, je bois un peu ». Thérèse lui avait préparé un thermos de thé léger. Le breuvage coulait dans sa gorge, elle se calmait. « Regarder sur mon téléphone quelques photos, ça va me faire du bien ». Elle rate presque son changement, les yeux sur les photos !
Au sortir du métro, elle retrouve le ciel gris, la bruine qui se déverse, obstinée, le trottoir mouillé, les feuilles glissantes, c'est l’automne. Octobre est là. Quartier Malesherbes, le caniveau charrie des papiers gras, des flyers aussi du Théâtre de la Madeleine, tout proche. C’est là ! Une façade Art Déco, des affiches colorées et une file de candidats qui serpentent sur le trottoir, canalisés par des barrières. Ils se tassent sous la pluie et se regardent par en dessous.
Veronika prend sa place dans la file. Allez, c'est parti !

