Je suis un enfant mort-né. Chacun de vous espère mourir le plus longtemps possible après sa naissance moi, je suis né juste après ma mort. J'imagine que vous avez de la peine à imaginer ce qu'est aujourd'hui mon existence, d'ailleurs, ma mère dit « j'ai perdu un enfant » ce qui signifie qu'elle ne sait pas où je suis. Pour ma famille je n'ai pas grandi, pas vieilli, je n'ai pas d'histoire et tous ont continué à vivre en cherchant à m'oublier. Ma mère s'est consolée en donnant vie à mon frère et ma sœur, qui ne savent à peu près rien de moi. J'existe sur le livret de famille mais je suis un enfant sans nom et aucune photo ne peut témoigner de mon existence. Ils m'ont enterré. 

 

Le 14 février 1944, c'est le jour où j'ai été conçu. Cette date vous dit quelque chose. C'est le jour de la fête des amoureux en pleine guerre. J'ignore si mon père m'aurait donné son nom et sa nationalité. D'ailleurs pensait-il devenir père ? Imaginez-vous avoir 22 ans après des années de guerres qui s'éternisent. Le quotidien de mes parents c'est rationnement alimentaire, occupation, oppression, explosion, la mort toujours présente. Qui n'a pas un ami, un frère ou même un père fauché brutalement. C'est dans ce monde angoissant que j'ai été conçu dans la plus grande insouciance, rapidement en cachette mais avec une jubilation incroyable, toute une joie de vivre explosait. Dans ce contexte jonché de drame, ma conception a été un moment euphorique, une allégresse fantastique. Je me souviens des rires, des soupirs, de la fougue des baisers, de la douceur des caresses. Oui, ma conception reste pour moi, un moment fondamental constitutif de mon désir de vivre, de grandir, de naître.  

 

Mon père était un soldat allemand, ma mère, française. Bien entendu je n'ai pas connu mon père, je ne sais rien de lui, mais je l'imagine, comme un jeune perdu, loin de son pays, plutôt pacifique, enrôlé de force et ne comprenant rien à la guerre. Oui, certain, il préférait faire l'amour que la guerre.  

 

Que vous dire de ma mère ? Elle était jeune, jolie, pleine de vie, sensible et elle aussi lasse de cette guerre. Ensemble, ils voulaient oublier, ils voulaient vivre à fond un moment de douceur, de bonheur. Ensemble ils ont découvert l'amour. 

 

Conçu dans la joie, j'ai désiré naître. Pendant quelques semaines, silencieusement j'ai grandi sans rien dire avec l'idée d'être une heureuse surprise. Mais, conçu dans la joie, je suis devenu, d'un coup, l'indésirable, l'enfant de la honte, un drame. J'ai entendu des cris, des pleurs, ma grand-mère avait un ton aigu, agressif, désagréable au plus haut point. Je me suis alors retrouvé emprisonné dans un ventre sans aucun espace pour me développer, dissimulé derrière ces sangles rigides. La guerre continuait, régulièrement, j'entendais le bruit des avions, le grondement des bombes qui explosaient et je ressentais les tremblements de ma mère, la contraction de ses muscles me coupaient le souffle. 

Enfin, un jour, le ding, ding dong joyeux des cloches soulève des cris de joie. Je suis brutalement balloté par une agitation nouvelle. Des chants ont remplacé les pleurs. Subitement mon espace vital s'assoupli, se dilate, je peux me mouvoir facilement, je lance des coups de pieds, de coudes et une main se pose sur le ventre. Un liquide, doux sucré se répand en moi. J'ai ressenti à nouveau une formidable envie de vivre. 

 

Mais, quelques semaines après, cette euphorie a été brusquement stoppée. Encore des cris, des contractions, des suffocations et un liquide acide inondant tout mon corps. Et puis il y a eu ce moment terrible, pendant un long moment je n'ai plus entendu les battements du cœur de ma mère, je n'étais plus bercé par ces boum boum rassurant et source d'énergie. J'ai tenté de me débattre, de lancer quelques coups de pieds, mais aucune main apaisante sur le ventre. Mon désir de vivre, de grandir, de naître s'est émoussé avec ces sensations insupportables. 

 

Que devais-je décider ?  Être ou ne pas être ? Naître ou ne pas naître ? Pour la première fois de ma vie fœtale se posait à moi un conflit existentiel. Hésitations constantes. C'est finalement au bout d'une semaine que j'ai décidé de mettre fin à mes jours et que je suis devenu un enfant mort-né.

 

Par la suite mon corps a-t-il été enterré ou brulé je n'en sais rien, mais quelques atomes restent présents, j'existe à un niveau nanoscopique. Oui, je sais, je suis insaisissable, jamais dans un lieu défini, mais j'envoie des ondes. Je peux exercer un rayonnement électromagnétique et ainsi intervenir dans la réalité en influençant vos pensées, vos émotions vos sensations. 

 

Vous l'ignorez mais c'est bien moi qui ai influencé Simone WEIL afin qu'elle fasse voter la loi sur l'avortement, la loi pour l'IVG. Cela n'a pas été facile pour elle, la pauvre, elle en a entendu de toutes les couleurs. Mais j'ai su concentrer toute mon énergie électromagnétique car c'est bien les parents qui doivent assumer la responsabilité de nous faire naître ou pas. C'est bien eux qui savent s'ils ont les moyens de nous nourrir, de nous faire grandir, en un mot de nous élever. Et ce n'est pas à nous petit fœtus de prendre une décision aussi grave. D'ailleurs comment décider car on sait peu de choses du monde extérieur et en même temps on a tellement envie de vivre. 

 

Conçu pendant la guerre c'est la guerre qui m'a dégouté de vivre avant de naître. Alors pour moi, ce qui est essentiel c'est la paix, œuvrer pour la bonne entente entre les peuples, favoriser toute conciliation. Que d'énergie j'ai dû concentrer et durant bien des années pour enfin, le 22 septembre 1984, voir le président François MITERAND tenir la main du chancelier Edmund KHOLL pendant que l'on jouait La Marseillaise. Cela a été pour moi un grand moment. 

 

Voilà, s'il vous arrive quelque chose d'heureux peut-être penserez-vous à moi en disant je suis né sous une bonne étoile.