Il est tombé tant d’eau que j’ai dû partir, quitter mon abri, abandonner mon campement de fortune au fond du parc. Les rafales de pluie et de vent ont lacéré la bâche qui me servait de toit. Le froid, j’ai pu m’y faire à force de couvertures et de couches de carton sous mon matelas. J’allumais un feu même parfois pour manger chaud et tenter de me réchauffer un peu. Mais la pluie ! Mais l’eau qui trempe tout ! La gadoue qui avale les souliers quand on tente d’avancer ! Et le froid et l’eau conjugués !  Là, je ne pouvais plus lutter contre les éléments. Là, il fallait choisir : soit je me tirais de là, soit je me laissais mourir et on me trouverait raidi dans une flaque, comme un cachalot échoué sur une plage. Moi j’aime la plage, et je veux vivre. La plage, je veux y aller sur mes deux pieds !

J’ai enfourné dans un sac ce que je pouvais emporter, abandonnant la plupart de mes affaires détrempées et tachées de boue. J’espérais revenir aux beaux jours. C’est que j’étais bien, à cet endroit-là ! Bien caché des regards dans l’enchevêtrement de la végétation, protégé par les branchages et les broussailles dans un recoin du parc du Triangle d’Or, à deux pas de la rocade. Oh oui, c’était bien mieux que le squat que j’avais dû fuir à l’automne : deux individus au regard dur y avaient posé un jour leurs sacs et y avaient fait régner leur loi et leur violence. Alors qu’ils passaient la journée dehors, ils revenaient tard le soir au squat, déjà ivres, suivis de leurs chiens. Ils déposaient au sol tels des trophées des sachets en plastique où s’entrechoquaient des bouteilles. Aussitôt qu’ils étaient là, l’atmosphère de la pièce se modifiait. Ceux qui étaient déjà là respiraient plus lentement, silencieux, les yeux soudain très mobiles, vigilants, scrutant attentivement le moindre geste des intrus qui vociféraient près d’eux. Leurs chiens eux-mêmes, la queue entre les pattes et les oreilles basses allaient se coucher loin d’eux, sensibles aux changements d’humeur de leurs humains. Et bientôt, les deux intrus se comportaient comme deux automates actionnés par un mécanisme devenu fou, secoués de rires hystériques et agitant leurs bras tatoués. Hommes et chiens sur le qui-vive évitaient de croiser leur regard, et la lueur folle qui étincelait dedans. Car après les provocations et les invectives venaient souvent les coups, distribués indifféremment sur ceux qui se trouvaient là, bêtes et êtres humains. 

Ce n’était pas tenable, je suis donc parti. Leurs chiens eux-mêmes avaient fini par s’enfuir préférant la rue à leur cruauté.

J’ai erré un temps dans le centre-ville, trainant mes sacs et dormant dans des recoins, puis je suis descendu vers le bas de la ville, en direction des bords de rivière et des jardins. Je trouvais toujours un petit coin tranquille d’où j’étais inévitablement délogé par un type plus agressif que moi. Il se positionnait face à moi, pliait légèrement les genoux, bien stable sur ses pieds et fermait ses poings. Je décampais avant qu’il ne frappe. Je devenais méfiant !

Quand une femme me découvrait dans la cabane à outils de son jardin, elle se figeait, portait une main à sa poitrine et crispait sa bouche. Reculant d’un pas, elle finissait par fuir. Je ne devais pas être très beau à voir : c’est que je n’avais pas fréquenté de salle de bain depuis un moment, même si je me débarbouillais parfois dans les espaces toilette des centres commerciaux. Je ne savais plus trop à quoi je ressemblais. Je faisais peur aux femmes, ça c’est sûr. Les hommes étaient plus directs avec moi, ils ne fuyaient pas et m’apostrophaient d’un « bin alors, mon gars ! C’est chez moi, ici !  Qu’est-ce que tu cherches ! » un peu tendu.

J’ai finalement quitté les bords de la rivière, passé un pont et grimpé une côte raide qui m’a mené dans un quartier de petites maisons toutes semblables et de grandes tours grises. A proximité s’étend un parc, bordé d’une futaie où logent des tas d’oiseaux. Je les ai entendu piailler et chanter durant ma sieste sur un banc, en lisière d’une grande pelouse. Mon cœur a battu plus vite, j’ai eu envie de chanter moi aussi. Le ciel m’a paru si vaste ici. J’ai décidé que ce parc serait mon chez-moi. Et telle une fourmi, j’ai collecté peu à peu de quoi me bricoler un abri en me servant dans les tas de rebuts au bas des immeubles, à côté du parc. C’est fou ce que les gens peuvent jeter ! C’est pas du premier choix, mais peu à peu j’ai constitué un nid où m’abriter discrètement au cœur d’une zone urbaine. Des bâches de plastique, un matelas taché, des étagères démantibulées, des cartons, des couettes trouées ont peu à peu constitué ma cabane. Mon petit chez moi.

L’hiver a peu à peu effeuillé les arbres, le froid a engourdi la nature et j’ai testé les limites de mon campement sauvage. J’ai tenu bon. Ensuite, la pluie est tombée en continu et a tout gâché. Là encore j’ai dû fuir et j’ai trouvé un autre abri dans un hall d’immeuble, à proximité. J’occupe un petit espace où j’ai posé un carton, je m’y assois dans la journée et j’y déplie un duvet le soir. Le premier matin, les habitants qui traversaient ce petit hall m’ont regardé en ouvrant des yeux ronds. Des enfants se serraient, la bouche bée contre leur mère qui a posé une main brune et rassurante sur leurs épaules. Elle a resserré son voile sous son menton, et incliné légèrement la tête en un salut informel, sans croiser mon regard. Elle a envoyé plus tard son fils ainé me porter une assiette de riz en sauce. La plupart des hommes de l’immeuble m’ont jeté des regards méfiants, mais certains m’ont déposé ensuite une couverture, une bouteille d’eau, de quoi manger. 

Des femmes passent sans me regarder, le regard fixé au sol, un tissu masquant leur chevelure. Elles ne doivent pas croiser mon regard alors que des ados, eux, me défient du regard. Entre les averses, j’explore le quartier, constitué principalement d’immeubles aux façades verdies, aux parkings encombrés de tas de rebuts ; ces mêmes tas qui m’ont permis de fabriquer mon nid dans les branchages, telle une pie voleuse. Et oh merveille, un matin je découvre un « caddy » de courses, provenant du supermarché voisin. Un beau, un récent, pas un vieux chariot rouillé ! Non, un superbe en plastique bleu de la dernière génération des chariots de supermarché ! Qu’il est beau ! Je me fige et je souris bêtement. Une pie aurait sans doute la même réaction devant une capsule de bouteille de bière brillant de mille feux ! Je ris tout seul du comique de la situation, puis je hoquète devant son aspect pathétique ! Quoi, je suis devenu un taré qui rigole tout seul devant un tas d’ordures ! Bin voilà que des larmes coulent maintenant…

Je repars, courbé sur le chariot bleu qui bringuebale sur le bitume abimé, essuyant mes yeux. Allons courage ! Après les pluies, je réinstallerai mon campement et le chariot sera ma pièce maitresse : mon armoire à linge, mon cageot à provision, ma valise si je dois m’enfuir. Du coup je me redresse un peu. L’espoir peut parfois prendre la forme d’un chariot bleu, comme un présent déposé au pied du sapin à mon intention, par un père noël farceur. Aujourd’hui c’est comme ça, demain sera autrement. Je ne serai pas toute ma vie à la rue, en échec permanent. 

Les gens qui habitent dans les étages de l’immeuble où je squatte n’ont pas toujours eu un toit, n’ont pas toujours mangé à leur faim. C’est une femme âgée qui me dit ça, une assiette fumante à la main tendue vers moi. Ses cheveux sont cachés par un foulard serré autour de son crâne, un tatouage bleu pâle orne son menton. Elle n’a plus de mari pour lui interdire de parler aux hommes, et puis elle est trop âgée maintenant pour qu’on l’accuse de vouloir séduire, m’explique-t-elle en me regardant manger. Ici, dans cet immeuble, il n’y a pratiquement que des réfugiés. Ils viennent d’Afrique, ou du Pakistan : ce sont tous des exilés, ils ont connu la rue, la faim, l’incertitude. 

Son visage foncé est creusé de grandes rides, et son rire découvre une dentition où manquent pas mal de dents.  Demain, me dit-elle. Demain, in’challah, je t’apporte à manger encore. Elle me montre le ciel, je ne sais pas si elle parle de Dieu ou de la pluie, d’espoir ou de météo.  Elle me salue de la tête et remonte chez elle, sa main maigre appuyée sur la rampe. Oui, demain sera différent. Dans la pénombre qui envahit le hall, un reflet de lumière chatouille le chariot qui semble luire telle l’ampoule bleue d’une guirlande de Noël. C’est con, l’espoir…