Quand mon père nous a rassemblés, nous ne savions pas ce que cela signifiait, encore que nous en eussions quelques idées. Il avait décidé d’arrêter la culture et de confier la ferme à son fils ainé.

C’est ainsi qu’elle a repris son récit alors que nous étions installés au Petit Caporal.

J'avais le sentiment qu’elle cherchait le moyen de me mener en douceur à ce qu’elle m’avait annoncé à savoir le meurtre qu’elle avait commis. Je pouvais constater qu’elle s’en était sortie puisqu’elle était là en face de moi et non pas en prison.

En fait, son frère n’avait pas les mêmes obligations que le père mais il était devenu le maitre. En premier lieu il allait devoir prendre en charge ses parents, sa femme et ses enfants à venir, alors ses frères et soeurs ne seraient pour lui que des bouches inutiles à nourrir…

Personnellement, elle n’aimait pas la terre trouvant le travail exténuant pour sa faible résistance. Le froid, la chaleur, la pluie qui vous dégouline toute une journée dans le dos alors que vous êtes penchés à biner entre les rangs, ratteler le foin, ou lier les gerbes, très peu pour elle. C’est pourquoi lorsqu’une voisine couturière de profession avait demandé à ses parents si l’une des filles pouvait venir travailler avec elle, elle avait bondi disant qu’elle était intéressée.

Elle n’avait pas regretté son choix, travailler au chaud, bien nourrie, voire bien habillée car il ne fallait pas faire fuir les clientes. Donc quand son frère décida de les placer elle pensait être en sécurité.

  • Pourtant ma réussite se changea en catastrophe, lui ne nous voulait plus du tout à la ferme car bientôt il y aurait sa femme et ses futurs enfants.

C’est ainsi qu’en raison de ma frêle constitution, il fut décidé que je partirais pour Paris chez mon oncle et ma tante, à charge pour eux de me placer dans une famille et de m’héberger contre rétribution.

  • Quand vous êtes une petite fille née dans une famille fruste et démunie, la moindre situation qui vous donne de l’espérance prend une valeur inestimable. Là tout à coup on me privait de tout, de ma mère, de mes frères et sœurs placés à l’encan chez des voisins. J’avais certes découvert un travail difficile, certains jours il fallait surfiler des journées entières ou passer des heures à reprendre des boutonnières. Il arrivait aussi de devoir travailler jusqu’à pas d’heure pour livrer une robe très attendue. Mais à tout cela il y avait des compensations, avoir accès à la beauté des tissus, pouvoir sentir leur texture, marier leurs couleurs. Choisir les boutons et babioles dont on agrémentait les cols avec la cliente en les cousant avec soin. Porter des vêtements corrects pour ne pas faire fuir les clientes, dans une famille où les vêtements se passaient de génération en génération au point qu’ils finissaient par n’avoir ni forme ni couleur, c’était inestimable.

Après une pause et quelques gorgées elle reprit. 

  • Tout à coup, sans avoir rien demandé, je me retrouvais face au vide, ne sachant pas à quoi de connu j’aurais pu me raccrocher ni de quoi demain serait fait. J’étais persuadée d’avoir raté le défi que je m’étais donné de m’en sortir en arrachant mes pieds de la glaise. Tous ces efforts anéantis pour se retrouver boniche dans une grande ville inconnue !

Ses débuts à Paris, elle me les avait déjà contés. Je sentais par les pauses dans sa narration qu’il y avait eu des incidents de parcours qu’elle n’osait pas aborder, c’est pourquoi je m’étais autorisé à l’interrompre pour l’interroger.

  • Ce n’étaient pas des incidents. Le problème c’étaient les hommes ! En Lozère je me sentais en sécurité, protégée par mes parents et l’ensemble de ma famille. Ici coupée de tout, la situation n’était plus la même. Nous étions des proies, un vivier dans lequel ils n’avaient qu’à se servir vous comprenez. Il fallait être fortes pour résister à leurs pressions.

Un silence, ses lèvres qui s’animent sans que ses paroles n’émergent. Je la devine se remémorant des situations qu’elle préférerait peut-être oublier ; puis elle rouvrait les yeux reprenant son regard goguenard.

  • Cependant les hommes nous en faisaient baver, du bon et du mauvais mais surtout du mauvais. Ils contrôlaient tous les postes clés dans l’organisation des ateliers. Pour obtenir quoi que ce soit il fallait passer par eux. Inutile que je vous fasse un dessin.

J’ai senti que je rougissais jusqu’à la pointe des cheveux. En l’écoutant, ce que j’imaginais n’était pas à notre honneur !

  • Chacune avait ses stratégies, choisies ou subies, de toute façon il y avait tant de filles que rien n’était garanti. Chaque jour les dés étaient rejetés et tout était à refaire. J’ai choisi de me rendre indispensable par la qualité de mon travail et quand je sentais la pression monter, je ralentissais mes points allant jusqu’à menacer de cesser complètement ma production. 
  • Et votre résistance a-t-elle porté ses fruits ?
  • Pas vraiment, mais il était gentil avec moi, me traitant avec respect enfin, c’est ce que je croyais. On s’est mis ensemble, oh ! pas longtemps il avait le vin mauvais et il cognait dur. Ma seule résistance possible était de ne pas travailler et par là même de lui attirer des ennuis.

Ces arrêts répétitifs ayant attiré l’attention, son compagnon fut convoqué par la responsable des ateliers qui voulait savoir ce qui lui arrivait. Suite à quoi elle s’était retrouvée dans son bureau, elle n’a pas posé de question, mais s’est entendu dire :

  • Vous êtes une couturière hors pair et nous avons besoin de votre savoir-faire alors pas question de rester dans cette situation.

Elle avait ajouté qu’elle la changerait d’atelier, mais à une condition : qu’elle quitte cette espèce de rustre aviné.

Nouveau poste, meilleur salaire… enfin il y avait du mieux et le travail était complètement différent. Il lui avait fallu apprendre de nouvelles techniques comme le montage des fermetures à glissière et l’assemblage de robes à la construction complexe. Cette fois elle venait de faire son entrée dans la haute couture, elle était chez Carven quand même.

  • Cet imbécile je ne lui demandais pas grand-chose, juste d’être gentil avec moi et lui n’avait rien trouvé de mieux que de me frapper. Jamais cela ne m’était arrivé, mes parents étaient rudes mais ils ne levaient jamais la main sur nous.

Elle avait cru qu’il finirait par la tuer, tout son univers à nouveau réduit à néant. En plus il lui avait volé et bu toutes ses économies mais, paradoxalement avait-elle ajouté, sans ses comportements elle serait peut-être restée très longtemps dans cet atelier.

Ainsi la chute de ses illusions et son sentiment d’abaissement social avaient remonté son mental comme un ressort d’horloge.  Quand le mécanisme avait été libéré elle avait fait un bond professionnel qu’elle n’aurait même pas imaginé dans ses rêves les plus fous. J’ai compris à son nouveau silence qu’elle ne m’en dirait pas plus ce jour-là. À chacune de nos rencontres, parler de son passé la fatiguait beaucoup faisant remonter trop de souvenirs.

Elle m’avait entre autres raconté une histoire que son institutrice leur avait lue en classe pendant le peu de temps où elle y était allée.

  • Un homme, je ne sais plus pour quel motif il avait été condamné, devait pousser un rocher jusqu’au sommet d’une montagne. Il y parvenait, mais chaque matin il retrouvait son rocher au pied de la montagne et se devait de recommencer.

Elle ne se souvenait plus de la fin de l’histoire mais parfaitement de ce que l’homme devait faire et qui se renouvelait sans cesse.

  • Ma vie s’est déroulée comme ça, là où je me trouvais j’ai toujours donné le maximum de moi-même, mais à chaque fois une catastrophe m’a renvoyé au bas de la pente, dur apprentissage. Mais apprendre de ses échecs c’est apprendre à vivre par soi-même.

J’avais un peu perdu le fil, l’imaginant jeune femme en prise avec un monde qui n’offrait aux femmes que peu de reconnaissance.

Je ne sais pas si vous avez déjà tenté d’escalader une dune, mais si oui vous devez savoir que c’est une métaphore de la vie. Cela ressemble à un jeu d’enfant que l’on réalise un jour de sortie à la plage. Vous arrivez en courant, commencez l’escalade pour constater que plus vous vous agitez, plus la dune glisse et se dérobe sous vos pieds. Au début cela fait rire mais le temps passant on s’épuise et s’énerve pour finir par découvrir que notre échec n’est dû qu’à notre comportement. Moi dans toute mon histoire, je me suis accroché à de vieilles lunes n’acceptant pas ce que je découvrais et trouvant toujours une explication pour refouler la vérité.

Les Romains disait « la loi est dure, mais c’est la loi ». J’aurais dû m’en inspirer en comprenant que la vérité est dure à accepter. Ce que je découvrais était inimaginable à tel point que cela ne pouvait être vrai.

La France devait retrouver son empire, qui symbolisait et lui permettait sa grandeur à l’époque une évidence. Cela semblait naturel. On connait la suite, des morts qui viennent s’ajouter aux morts, des souffrances aux souffrances des horreurs aux horreurs dites moi dans tout cela où se trouve la grandeur ? La guerre d’Indochine se termine dans le désastre de « Dien Bien Phu » qui annonce pour la suite la débâcle dans le reste des pays colonisés. Nous n’avions pas su comprendre les aspirations de ces peuples et nous allions continuer.

Cette fois j’allais être en première ligne pour pouvoir constater l’effondrement de nos chimères. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen n’était pas comprise dans le paquetage des militaires.