Alice quitta le village en empruntant la départementale étroite et sinueuse qui descendait vers Aurillac. Connaissant chaque virage, elle roulait vite. Mais contrariée. Quelle idée d’avoir répondu quand la sonnerie du téléphone fixe avait retenti ! Toujours la peur d’une mauvaise nouvelle ! Tu ne vas quand même pas te mettre la rate au court-bouillon parce que ta sœur ne veut pas vendre la maison. Putain, les parents sont morts depuis dix ans ! Le toit fuit de partout ! L’attachement… L’attachement… Mon œil ! Maintenant je suis en retard pour le cours de français.  Et bien Abdel m’attendra pour une fois. Je suis toujours en avance et lui toujours en retard. 

Tout en pestant contre les creux et les bosses de la route, elle alluma la radio et le monde entier entra dans l’habitacle de la Peugeot 208. En quelques secondes, guerres et massacres, pouvoir et corruption, misère et migrations se déchaînèrent, jusqu’à la conclusion de la journaliste : « Enfin une bonne nouvelle ! le Beaujolais nouveau est arrivé ! Au fil du temps, ce vin est devenu synonyme de partage entre amis, voisins, familles, autour d’un verre. Son arrivée officielle, le troisième jeudi de novembre, lance les festivités dans toute la France. Alors je souhaite à tous nos auditeurs une belle soirée avec dégustations et discussions animées, mais attention sans excès ! » 

« Et bien pas question pour moi, se dit Alice, à Aurillac aujourd’hui, il n’y aura rien de tout ça. J’ai horreur de la viande soûle ». Et elle ferma la radio. Attaquant les derniers virages proches de la ville, elle se relia à ses préoccupations de professeur de français bénévole et repassa mentalement, car elle était consciencieuse, la progression du cours qu’elle avait prévu pour Abdel, un cours centré sur le repérage des capitales européennes avec carte à l’appui car il lui fallait lutter contre l’ignorance manifestée par Abdel et le sentiment d’impuissance qu’elle sentait grandir en elle. Tout en garant sa voiture devant la Mairie qui mettait une salle à disposition pour les cours de français langue étrangère, elle nota qu’Abdel n’était pas arrivé. Elle sentit son estomac se contracter. Voilà six mois maintenant qu’elle travaillait avec lui l’acquisition du français. Le constat était net : Abdel ne progressait pas. Si les premiers mots qu’il formait étaient audibles, les suivants se transformaient en une bouillie de sons où les voyelles (qu’il n’articulait pas) s’écrasaient. Quant aux révisions et aux exercices de grammaire élémentaire à faire pour préparer le DELF1, il les oubliait régulièrement sur son bureau. Car Abdel avait un bureau chez lui. Que faisait-il ? Mystère…Bref, au bout de deux années passées en France et de nombreux cours, sa maitrise du français stagnait au niveau A1. « Je ne sais plus enseigner, il faut que j’abandonne », se disait-elle. Mais, ce qui étonnait le plus Alice, voire la choquait, c’était l’absence d’intérêt d’Abdel pour la France. Connaitre les mœurs, les fêtes, la géographie de son futur pays ne l’intéressait donc pas ? Pourquoi en demandait-il la nationalité ? Une petite voix, qu’elle aurait voulu faire taire, lui susurrait : « c’est pour les alloc… ». Une autre voix la rabrouait : « tu es en train de virer extrême-droite … tu ne vas quand même pas parler de « grand remplacement » ! Aussi l’avenir d’Abdel la tourmentait. Avec son statut de réfugié politique, quel métier pourrait-il exercer ? Comment allait-il nourrir ses cinq enfants, leur payer des études ? 

« Bonjour Madaaame ! voix joyeuse, grand sourire, cheveux lustrés et barbe fraîche, Abdel entra en coup de vent. Il se débarrassa prestement de son sac à dos (neuf, remarqua-t-elle), de son blouson (en cuir noir, neuf aussi !). Il arborait un superbe pull assorti à un pantalon de qualité (Black Friday en avance ?). La petite voix chagrine supputait déjà d’où venait tant de richesse inattendue. Soufflée, Alice tenta une percée : « On dirait que ça va plutôt bien.  Oui, répondit Abdel avec le plus grand naturel, j’ai reçu de l’argent de Syrie. Regardez ». Il exhiba à son poignée une superbe montre connectée. La petite voix souterraine l’évalua rapidement : « Cinq cents euros, au bas mot, comme je ne peux pas m’en payer ». La parade continua avec une nouvelle tablette qu’il sortit du sac. Nouveau sourire : « Pour que je note les cours ».

Elle prit une grande inspiration pour cacher son agitation : « Je vous le répète souvent Abdel, il faut que vous formiez les lettres à la main, que vous preniez l’habitude d’écrire de gauche à droite et pas en commençant le cahier par la dernière page. Je vous propose aujourd’hui de nommer les pays et les capitales, puisque vous m’avez dit ne pas les connaitre ». Clic ! sur le cadran de la montre connectée, elle vit apparaître en lettres dorées un message en caractères arabes. « Il faut que je réponde Madame. C’est très important pour moi. » Et elle le laissa répondre tandis qu’elle déployait la carte du monde. Ils commencèrent l’exploration. Abdel qui avait toujours affirmé être venu directement avec sa famille en France, révélait avec enthousiasme (ou inconsciemment ?) devant une Alice stupéfaite, que non seulement il avait voyagé dans de nombreux pays mais qu’il y avait vécu.

- La Turquie ! le Maroc ! Dubaï ! l’Italie ! J’aime bien l’Italie. J’ai travaillé cinq ans à Istanbul, sept ans à Rabat, Chypre deux ans.

- Et Helsinki ? Vous connaissez Helsinki ? 

- Non, je connais pas. 

- On met la négation en français devant le verbe :  je ne connais pas. Mais où travailliez- vous ? Pour qui ?

- À l’ambassade, Madame. 

- Mais vous m’aviez dit être journaliste.

- Ah ! journaliste, oui… je faisais du secrétariat… des papiers… je m’occupais des papiers… 

- À l’ambassade de …?

- À l’ambassade. » 

Clic ! Nouveau message en lettres dorées sur le cadran de la montre connectée. Coup d’œil d’Abdel qui répondit sur le champ. C’en était trop pour Alice partagée entre la colère et la peur qui montaient. Pourquoi ce comportement d’Abdel ? Qui est-il ? Que fait-il exactement ? Il a menti c’est évident. Ses pensées élaboraient maintenant tout un film digne du Bureau des Légendes. Fuis ma fille ! mais il faut trouver une porte de sortie.

- Est-ce que vous savez Abdel que c’est la fête du Beaujolais nouveau ? Nous adorons en France cette tradition qui reflète ce que nous souhaitons transmettre : une culture vivante et chaleureuse. Je vous invite au petit bar, là, sur la place. C’est moi qui paie. Vous allez enrichir votre vocabulaire : millésime, arômes, robe, fruité, notes florales…

- Je ne bois pas d’alcool Madame. Je l’interdis à mes enfants. Je suis musulman. 

- Ah ! c’est vrai. Désolée. »

Alice claqua la porte du local, se dirigea vers sa voiture, un peu sonnée. J’ai fait ce que je n’ai jamais voulu faire : créer une situation n°10 qui pourrait figurer dans le florilège des situations absurdes imaginées pour tester les étrangers. Sur la route en lacets vers le Puech où elle habitait, elle remarqua avec inquiétude l’état des mélèzes. Dans la lumière dorée de la fin d’automne, ils exhibaient de piteux panaches aux aiguilles noircies. De nombreux chancres résineux flétrissaient et asséchaient les hauts fûts des troncs. Ils sont malades, se dit-elle, et ce constat assombrit davantage son humeur chagrine. Quand, tout à coup, venue des profondeurs de de France-Inter, la voix de Ray Charles se déploya dans l’habitacle de la Peugeot 208. Georgia on my mind rendait hommage à tous ceux qui tombaient sous les coups de la politique de Mr Trump. Elle aimait cette chanson, « Juste une vieille chanson douce, qui avait bercé ses rêves de justice. Mais ça, c’était il y a bien longtemps.