L’endroit le plus sécurisant sur terre c’est l’armoire de ma mère, chez nous. Je m’accroupis derrière ses robes, je m’enfouis dans les étoffes soyeuses et parfumées, je jette un de ses châle sur mes épaules… et là, j’oublie le vilain monde. C’est mon sas de décompression.

Parce que hier j’ai fait ma rentrée des classes avec deux semaines de retard sur les autres enfants, et j’y ai été accueilli comme le vilain petit canard que j’étais. Enfin, … que j’étais devenu !  Je ne me suis pas reconnu moi-même dans le miroir, perché sur le haut siège du salon de coiffure où mon père m’avait trainé.

  • Tu ne vas pas entrer à l’école avec ces boucles de filles, Jean ! Tu es un grand garçon maintenant !

Alors j’ai dit adieu à mes mèches souples, à mes anglaises dorées qui jonchaient le carrelage au pied du grand fauteuil où l’on m’avait juché. La petite chose que je contemplais en face de moi écarquillait les yeux d’horreur. Humilié. Je me sentais humilié, piteux comme un chat qu’on aurait trempé dans la baignoire par surprise et qui en ressortirait les poils collés au corps, laid. Voilà : j’étais laid ! Ma mère elle-même a frissonné en voyant son petit garçon expulsé du monde de l’enfance.

Le lendemain ce fut pire car j’intégrais un groupe qui avait déjà acquis des routines auxquelles j’étais complètement étranger. Des copinages, des habitudes avaient déjà modelé l’ensemble de la classe. J’étais l’intrus.   L’équipe déjà formée n’avait besoin de personne de plus pour fonctionner. 

Voilà qu’en grande section de maternelle j’étais déjà confronté à la mesquinerie humaine, personne ne désirant m’offrir un peu de son acquis ou une place à côté de lui … Les autres enfants savaient décrypter les consignes édictées par la maitresse, et les exécutaient à peine les avait-elle formulées. Certains anticipant les demandes, installaient sur les petites tables la pâte à modeler, les pots de crayons de couleur et tout ce dont nous aurions besoin pour nos activités. Le zèle de ces petits serviteurs en attente de considération écrasait en moi toute velléité de participer à la préparation de nos ateliers. Leur servilité me répugnait.

 Je laissais faire, observant les règles implicites qui régentaient déjà ce petit monde inamical et je m’isolais dans un mutisme protecteur durant plusieurs jours. La solitude m’était préférable au rejet évident que je suscitais.

Notre cour de récréation regroupait les trois sections de maternelle : petits, moyens, grands. J’avais la fierté d’être parmi les grands. Seul, mais grand. Les plus costauds se jetaient les premiers sur les jeux à disposition : ballons, patinettes. Ils occupaient ensuite l’espace, suivis par ceux qui tentaient d’obtenir la faveur de partager leur jouet. Les plus timides dont je faisais partie, sortaient les billes qu’ils avaient en poche à la recherche de partenaires. 

-« Tu veux jouer avec moi ? » demandais-je gentiment …

Puis j’avais assez vite compris qu’il me fallait adopter un ton plus ferme pour être suivi.

-« Bon, bin alors ! Tu veux jouer avec moi, oui ou non ? »

En général ça marchait. Ce ton un peu viril établissait un lien direct entre les gars à la récrée et je réussissais ainsi à engager des jetés de billes. Je manquais d’expérience et je perdis pas mal de parties mais j’y gagnais la commisération et les conseils avisés d’un petit camarade, Philippe, peiné de me voir perdre mes précieux calots. Une lueur d’espoir s’éveilla en moi : enfin, un copain de classe ! Les filles m’intimidaient. Elles étaient en nombre et formaient un clan qui me paraissait puissant, moqueur et bavard. Je trouvais les garçons plus accessibles. Je les comprenais mieux. Et ils me plaisaient plus.

En grande maternelle commence l’apprentissage de l’écriture et de la lecture, c’était une merveilleuse et prometteuse découverte. Toutefois l’atelier pâte à modeler m’intéressait beaucoup plus : j’aimais fabriquer de longs ongles rouges et pointus que je plaçais au bout de mes doigts au lieu de fabriquer des personnages et des animaux, comme madame Poiret, notre institutrice le demandait.

  • Et alors, Jean, tu te prends pour une fille ! C’est quoi, ça ! Drôle de genre !

Remarque qui avait déclenché des rires et des quolibets de la part de mes petits camarades de classe. Le joli cœur rose que j’ai modelé quelques jours plus tard pour l’offrir à Philippe, mon seul copain dans cette classe, n’eut pas plus de succès auprès de la maitresse. Philippe lui-même, gêné et honteux, n’apprécia pas non plus le cadeau qu’il m’avait inspiré. 

À partir de ce jour, les garçons ne voulurent plus jouer avec moi et Philippe me tourna le dos. Je n’avais plus de copain pour jouer aux billes ou au ballon. L’institutrice m’avait mis en échec, m’avait collé une étiquette virtuelle dans le dos, qui disait « Jean est une fille ».

Par contre je suscitais de l’intérêt auprès des filles qui me demandèrent de leur montrer comment je procédais pour fabriquer les faux ongles à l’aide de la pâte colorée. Ainsi, l’atelier pâte à modeler se transforma en un laboratoire expérimental d’onglerie molle, et c’était très joyeux ! Car on riait beaucoup avec les filles ! Elles sont bavardes, ça oui ! Elles ont toujours quelque chose à raconter, et elles répètent tout ce qu’on leur dit même si elles ont promis le secret. Mais elles sont joyeuses et aiment les jolies robes. Elles aussi adorent ouvrir les armoires de leur mère pour se revêtir de leurs vêtements soyeux…. Nous avions de nombreux points communs elles et moi. À la récré, elles m’ont invité à partager leurs jeux et m’ont initié à une manière de sauter à la corde particulièrement périlleuse et acrobatique, qui demande beaucoup d’agilité. Peu de garçons de la classe étaient assez habiles pour les égaler dans ces figures ! Mon enthousiasme m’avait donné des ailes et ma démonstration fut concluante : le clan des filles m’avait accepté, tout garçon que j’étais. J’ai vécu cela comme une victoire. Une revanche sur les moqueries de mes camarades et les remarques de l’institutrice. 

Avec le temps et en grandissant j’ai compris que j’avais le droit d’être différent des autres garçons, et que je n’étais pas obligé de leur ressembler en tout point pour avoir une place à moi dans la société. Que je pouvais me sentir fille ou garçon, et que cela ne regardait personne d’autre que moi. Que le sentiment d’échec ne serait pas une limite dans mon existence, un ajournement de la réussite tout au plus…