Les quinze premiers jours tout s'est bien passé, pas une difficulté. J'ai commencé à m'enhardir et à penser que de cette informatique on en faisait toute une histoire alors qu'en réalité ça n'était pas aussi compliqué qu'on voulait nous le faire croire. Devant cette constatation rassurante j'ai décidé d'aller me promener sur le "Web", enfin surfer, comme ils disent.  

Dès les premiers instants j'ai été saisie, restant accrochée toute la soirée à ma souris comme un chat à sa proie sans parvenir à m'en décrocher. Pas même pris le temps de manger, juste bu des tasses de thé, ayant suivi les conseils de mon frère de m'installer confortablement avec ma bouilloire et de quoi grignoter auprès de moi.

Après deux heures de cet exercice j'avais vu plus de manuscrits de Sanscrit ancien que depuis que je me rendais dans les bibliothèques. Certaines de ces pièces étaient presque inconnues en dehors des érudits, et tout cela avec une qualité d'images inimaginable. Mon ordi n'était pas toujours à la hauteur de ces merveilles et ramait un peu pour charger des documents de grande définition, qu'importe j'étais prise dans mes rêves. J'ai donc pris l'habitude de programmer ces chargements pour la nuit, ayant ainsi le plaisir de les trouver à mon réveil.

La passion pose souvent des problèmes, dans mon cas ce fut le physique qui me lâcha. Très vite je me suis retrouvée épuisée, à cela de bonnes raisons : les heures de cours que je suivais avec attention, les revoyant quelques fois à plusieurs reprises, les travaux que je devais retourner à dates fixes à mes professeurs et le temps de lecture qu'ils impliquaient, auxquels s'ajoutaient mes temps de recherches personnelles, à terme cela faisait beaucoup.

Je me suis petit à petit transformée en rat de bibliothèque, tassée sur ma chaise dans la lueur crépusculaire de l'écran. Je ne m'habillais plus, ne prenant que rarement une douche, à terme si je n'y prenais garde mes jambes et toutes les parties de mon corps qui avaient besoin de mouvement allaient finir par s'atrophier. Il faut avouer qu'avec cette nouvelle organisation de ma vie je ne me nourrissais plus que de thé et de pain ce qui est un peu léger et déséquilibré.

La boulangerie étant au pied de chez moi j'avais juste à descendre l'escalier pour renouveler ma réserve de baguette, d’où mon régime. Pour le reste je n'avais aucune excuse, une petite superette à deux rues d'ici était susceptible de couvrir mes besoins les plus urgents, à la condition de m'y rendre.

À  la lumière de ma baisse de régime je me suis décidée à sortir. C'est étonnant mais toutes ces consignes à propos du COVID avaient fini par poser une sorte d'interdit que je n'imaginais même pas de transgresser.

Il y avait pourtant cette autorisation de sortir une heure par jour pour aller acheter de quoi survivre : alimentation, médicaments, ou faire du sport en déambulant autour de son pâté de maisons.

J'ai donc opté pour cette marche autour des immeubles du quartier avec passage à la supérette.

Arrivée sur le pas de la porte il me fallut un moment de relaxation pour me décider à avancer, d'une part, ne désirant pas remonter mais d'autre part n'osant m'éloigner alors qu'il ne me restait que deux marches à descendre.

Après une cinquantaine de mètres je réalisais que les rares personnes rencontrées portaient un masque. Je rentrais en vitesse chez moi pour m'équiper du joli rectangle bleu qui devait me faire économiser cent-trente-cinq euros

Tout en marchant j'avais l'impression d'être sous l'eau et de respirer par un tuba, ma respiration hachée, trop rapide. En réalité la peur de la contagion prenait le dessus il m'a été nécessaire de m'assoir un petit moment sur un banc pour retrouver mon calme.

  • Ça ne va pas mademoiselle ?

Je sursautais, il y avait si peu de monde dans la rue à cet instant que sa voix m'a surprise.

  • Si madame, ça devrait aller, mais n'étant encore pas sortie avec un masque sur le visage j'ai un peu de mal à retrouver mon souffle.
  • Avouez que ce n'est pas terrible, il suffit de s'habituer ; mon petit- fils me dit toujours : "tu sais mamie c'est moins terrifiant de porter un masque qu'un tube dans la gorge" !

J'avais presque honte de m'être ainsi montrée craintive devant une vieille mamie qui, si elle attrapait le COVID avait toutes les chances de mourir, qui malgré cela venait de me donner des conseils de bon sens.

Nous avons devisé un bon quart d'heure, chacune assise à un bout du banc pour respecter la distanciation.

Nous nous entendions très bien en dépit du port des masques et cela m'a étonnée.

  • Vous voyez comme la ville peut être agréable lorsque les voitures, les camions et bus en sont absents ?

En effet nous n'entendions que nos voix et le bruit du vent dans le feuillage. Plus étonnant encore ce silence bruissant était ponctué de pépiements d'oiseaux dont certains avaient retrouvé le goût d'explorer les trottoirs, picorant de ci de là jusque dans nos pieds et se baignant dans les flaques.

Très agréable moment de détente, j'aurais aimé qu'elle m'indique où elle habitait en m'invitant à passer la voir. Je n'osais lui demander.

Après ces journées passées dans la semi-obscurité, me retrouver sous un ciel dégagé où brillait un peu de soleil avait tendance à m'éblouir, je n'avais qu'une envie, gagner les rives du Rhône pour le contempler glissant entre les rives dans son bruissement joyeux. Le temps qui m'était imparti pour cette escapade ne me le permettrait pas aujourd'hui j'en avais déjà grignoté une bonne part.

J'optais pour un détour par la fac, je savais qu'elle était fermée mais allez savoir il y avait peut-être des affichages donnant des informations pour la suite des évènements.

Je m'étais déplacée pour rien, en arrivant devant, j'ai trouvé porte close une affiche apposée derrière la vitre rappelait les mesures anti Covid en vigueur.

Je m'y attendais mais le savoir et le constater n'ont pas tout à fait même valeur j'ai failli me mettre à pleurer sans que je sache réellement pourquoi.

Je n'arrivais pas à me décider à repartir tant que je n'aurais pas digéré ma déception, et c'est alors que je le vis. Un garçon d'environ mon âge, un jean effrangé tombant sur les baskets, une grosse canadienne à l'ancienne avec les coudes en cuir, le tout couvert par un bonnet de laine à pompon.

  • La fac est fermée vous ne le saviez pas ? 
  • Si, mais j'espérais pouvoir me rendre au secrétariat, je n'avais jamais travaillé de cette manière et j'avais besoin de me rassurer.
  • Vous êtes dans quelle section ?
  • Langues orientales Sanskrit.
  • Jamais entendu parler de cette langue on peut faire quoi avec ça ?
  • J'ai cru entendre ma mère, mais il avait raison on fait quoi avec du sanskrit, je ne m'étais jamais posé la question.

De phrase en phrase nous avons cheminé, je lui ai offert un café. Là il m'a expliqué qu'il aidait la secrétaire en recueillant les coordonnées des étudiants en difficultés qui se heurtaient aux grilles de la fac comme des papillons de nuit tournant autour d'un réverbère.

J'étais consciente qu'il me racontait des craques, mais il semblait si gentil que je lui ai tout de même noté mes coordonnées sur la feuille qu'il m'a présentée qui comportait déjà quelques noms et coordonnées.

Avec cela j'avais dépassé de loin le temps qui m'était imparti, quand je lui en ai parlé il a ri et tirant une feuille de son bloc il m'a refait une autorisation de sortie qui me permettrait de ne pas être verbalisée en cas de rencontre intempestive avec la maréchaussée.

En rentrant j'ai réalisé que si je lui avais donné mes coordonnées lui ne m'avait pas donné les siennes et j'ai eu un petit regret car passant outre aux gestes barrières, au moment de notre séparation il m'avait déposé un baiser sur la joue,  j'avais senti le rouge monter le long de mon cou.

On ne peut pas dire qu'il était beau avec son bonnet enfoncé sur les yeux mais il se dégageait de lui quelque chose qui faisait se sentir belle et intéressante.

Je n'avais eu jusque-là que rarement l'occasion d'avoir ce sentiment.

Il est des journées où tout semble vous sourire.

Dans les mels arrivés en mon absence il y en avait un qui m'annonçait qu'après avoir contrôlé mon compte il s'avérait que quatre-cent-quatre-vingts euros me revenaient provenant d'une erreur de facturation. Waouh !!!

Vu les dettes que je venais de contracter avec mon frère cette nouvelle ne pouvait mieux tomber. Je lui ai donc fait part immédiatement de cette bonne nouvelle.

  • Tu ne touches à rien j'arrive, va acheter des pizzas on dinera ensemble.