Le lendemain, jour désiré et attendu par Charles depuis bientôt dix semaines, ce lendemain qui allait enfin lui permettre de taper la balle avec ses copains de l’immeuble, ce lendemain qui lui laissait entrevoir d’autres lendemains sur les plages de l’atlantique, baignades et barbecs à gogo arriva enfin, accompagné d’un mot qui fleurit sur toutes les lèvres : dé-con-fi-ne-ment !

Il aurait bien fêté l’événement avec son grand cousin Miche mais ce dernier avait eu la malencontreuse idée de défuncter d’une cirrhose quelques mois avant la pandémie de covid 19.

Il s’apprêtait donc à franchir triomphalement la porte de l’appartement, tout excité par la perspective de rejoindre ses copains sur le terrain de foot, quand il sentit une poigne griffue lui saisir le bras.

- Mais où vas-tu ainsi, sale garnement ?

La cousine, femme du défunt cousin, plantée devant lui, tel un épouvantail le regardait méchamment.

- Je vais prendre l’air, ma cousine et vous devriez faire comme moi, le soleil vous redonnerait des couleurs et puis…c’est bon pour la santé.

Se pourrait-il qu’il tînt à ma santé ? L’aurais-je mal jugé ? La cousine peu habituée à la sollicitude de Charles se demandait si celle-ci était réelle ou feinte mais dans le doute, c’est d’un ton peu amène qu’elle l’apostropha.

- Eh bien…prends l’air utilement et file chez l’épicier, j’ai épuisé toutes mes provisions du confinement.

Le jeune garçon, un peu déçu de devoir différer son plaisir se dit cependant qu’il valait mieux obtempérer sous peine de se voir interdit de sortie ou pire de se retrouver enfermé pour une durée indéterminée dans le cagibi noir. 

Et le confinement…merci…j’ai déjà donné se dit-il en s’approchant de cousine Miche, la main tendue.

  • Que veuxtu encore ?
  • De l’argent, pardi ! Vous savez bien que M. Jambier refuse de nous faire crédit.

A cette remarque, les joues de la cousine s’empourprèrent. Elle se souvenait de l’humiliation qu’elle avait indirectement vécue lorsque Charles était revenu de l’épicerie les mains vides. 

Quand elle avait entendu le président parler de « guerre », elle avait été prise d’une sainte terreur, celle de la pénurie et bien qu’elle ne manquât de rien puisqu’elle était plus fourmi que cigale, elle se mit à craindre, comme une majorité de ses concitoyens, une pénurie de papier hygiénique, raison pour laquelle elle avait envoyé au front son vaillant commis afin qu’il récupérât la précieuse denrée…si tant est que c’en fût une !

A son retour, le malheureux commissionnaire tout déconfit, lui avait narré par le menu la scène qui avait fait de lui le misérable acteur d’une pièce qu’il avait jouée bien malgré lui. L’épicier, homme de peu de compassion l’avait agoni d’injures l’accusant de vouloir sa perte, de le pousser à la banqueroute et qui sait, au suicide en ne payant pas ses dettes. 

Il l’avait attrapé par l’oreille et tout en le secouant méchamment il ne cessait de répéter : dis-le bien à ton avaricieuse de cousine, que si elle ne paie pas sa note, c’est le juge de paix que je lui envoie, il lui saisira tous ses biens, elle n’aura plus rien, elle sera à la rue. Une mendiante. Pire, une SDF! Et sur ces fortes paroles, il avait lâché le pauvre Charles qui s’en était allé en courant 

Les larmes qui coulaient sur ses joues étaient de douleur mais aussi de colère. C’est lui qui payait jusque dans sa chair la ladrerie de sa cousine, c’est lui qui subissait les quolibets de la foule qui faisait la queue devant la boutique, trop heureuse de tromper l’ennui de l’attente par un spectacle impromptu.

Marre ! J’en ai ultra marre de cette charogne.

Charles n’avait pas mauvais fond, mais, comme il y a des gouttes d’eau qui font déborder les vases, il y a des évènements qui transforment de bons petits diables en suppôts de satan.

Aussi, gageons que le récit aux accents quasi homériques que fit Charles de sa mésaventure fut moins dicté par le souci de la véracité des faits que par le désir de se venger de la bonne femme en lui infligeant une peur dont elle allait se souvenir.

Et preuve qu’elle s’en souvint, puisqu’elle sortit de la petite bourse qu’elle tenait attachée à une boucle de sa ceinture, un billet de vingt €. Elle le tendit à Charles mais avant que ce dernier s’en saisît, elle le rangea prestement et l’échangea contre un billet de dix.

- Tiens, et surtout ne t’avise pas de dilapider la monnaie en bonbons ou autres friandises car il ne me semble pas que ni toi ni moi ayons des rentes.

Charles enfourna le trésor dans sa poche tout en maugréant.

- Des rentes, des rentes, je ne sais pas si on en a, mais de la thune, ça oui, elle en a, cette vieille bique, c’est mon père qui lui en a donné pour qu’elle s’occupe de moi.

Mais à l’âge heureux qu’avait Charles, on ne reste pas fâché très longtemps. Avant de franchir la porte, il fixa à ses oreilles le masque chirurgical, il ajusta sur son visage la visière en plexiglas (qu’il aurait bien voulu fixer sur son derrière afin d’atténuer les coups des fessées que la cousine Miche lui distribuait avec largesse !) et ainsi harnaché, il bondit dans la rue tel un taureau entrant dans l’arène. Il se sentait à la fois d’Artagnan et Zorro, prêt à combattre à la pointe de son épée l’affreux corona virus.

Cependant, avant de se lancer dans d’héroïques missions, Charles se devait d’aller « aux commissions ».

Aiguillonnée par la frousse qu’elle avait eue, la cousine Miche avait réglé ses dettes à l’épicier et quand ce fut son tour, Charles entra fièrement dans le magasin non sans avoir au préalable lavé ses mains avec le gel hydro-alcoolique. Il le fit avec ostentation afin de rentrer dans les bonnes grâces de M. Jambier qui ne lésinait pas avec les « gestes barrières ». Le brave commerçant avait un tel souci de la santé de ses congénères qu’il avait multiplié les fléchages au sol tant et si bien qu’il fallait être un champion de la course d’orientation pour faire ses courses ! 

Notre valeureux coursier n’en fut pas décontenancé pour autant car il se dirigea promptement vers le rayon de son choix. Ses emplettes terminées, il passa en caisse et déposa religieusement son billet de dix € devant M. Jambier, quand ce dernier lui rendit une pièce de cinq centimes, il fut tenté de jouer les grands seigneurs avec un « gardez la monnaie », mais il se dit que s’il ne rapportait pas la piécette, la monnaie, il risquait de se la prendre sur les fesses en rentrant !

Quand la cousine Miche ouvrit la porte, ce qu’elle vit la laissa stupéfaite et lui ôta sa présence d’esprit accoutumée. Devant elle, un mur se dressait, elle ne l’identifia pas immédiatement, par coquetterie (un peu) et par pingrerie (beaucoup), elle se refusait à porter des lunettes. Une voix surgit alors de derrière le mur.

  • Ma cousine, aidezmoi donc, c’est super lourd, je vais tout lâcher.

La phrase n’était pas terminée, que des rouleaux de papier toilette se déversèrent sur le sol, roulant sous les meubles et rebondissant contre les murs en vagues colorées (Charles avait pris soin de choisir du papier de couleur, estimant que c’était plus gai).

  • mais…mais…mais qu’est..qu’estce donc là ? bégaya la cousine.

Charles se planta devant elle, il releva sa visière et retira son masque et faisant la chattemite, il déclara d’un ton doucereux.

  • Du PQ, c’est du PQ ma cousine, au cas où le virus reviendrait…