Trois semaines que je flotte en état de lévitation, que ce soit dans la rue, au travail, ou chez moi.

En définitive, l’assistante de l’avocat de madame Slauters était venue à mon appartement, comme nous nous en étions convenus, je n’avais eu que peu de temps pour mettre la main sur ce fichu courrier dont elle m’avait fait état et rendre l’appartement présentable.

L’enveloppe était là, sur la table, glissée au milieu d’une pile de factures et de documents divers que je n’avais même pas pris le temps de consulter. La concierge m’avait donné le tout sans me préciser qu’un pli lui avait été remis par porteur, comme je l’avais retrouvé, il ne fallait rien ajouter.

Je ne parvenais pas à comprendre ce qui avait bien pu se produire, j’étais là à m’arracher les cheveux pour trouver une idée susceptible de me procurer des moyens financiers, alors que la solution trônait peut-être sur la table de ma salle de séjour.

Surtout ne pas s’emballer, que pouvais-je espérer de ce courrier, ce tableau, elle pouvait en toute bonne foi m’en réclamer la restitution par décision de justice sans me proposer de dédommagement. Je préférais ne pas me faire d’illusions, mieux valait rester lucide, elle m’avait déjà offert deux esquisses ce qui était déjà un beau geste.

Par précaution je n’avais parlé à personne de ce courrier, inutile de provoquer de folles espérances au sein de l’équipe, si à l’arrivée cela devait se terminer par une déception à l’échelle des attentes. Si la surprise était positive on ouvrirait du Boulaouane et on ajouterait du mouton dans la semoule.

Je sentais bien qu’elle s’efforçait d’être aimable, comme une infirmière qui se doit à son malade, le ton n’était pas aussi chaleureux que lors de nos dernières rencontres. Je ne savais pas si je devais devancer son intervention et lui dire que j’avais retrouvé le dossier.

-       Je me suis arrêtée chez l’italien de la place Clichy, je ne savais pas si cela vous irait, mais je le connais bien, ce qu’il cuisine est sublime.

Juste au moment où j’allais lui raconter ce qui s’était produit. Tant mieux, j’allais me décharger de mon erreur sur la pauvre concierge qui n’y pouvait mais. C’était à moi de trier mon courrier et de faire attention, il allait falloir que je me ressaisisse, toutes ces responsabilités avaient anéanti mes capacités de réflexion.

-       Vous n’aimez pas, vous mangez du bout des lèvres, comme une fille qui suit un régime, je rêve, alors que vous êtes maigre comme un hareng saur !

-       Non je réfléchissais, ce repas est délicieux, j’en ai perdu l’habitude, je ne mange plus que de la semoule à couscous depuis des semaines, notre restaurant est proche de la faillite. Au fait j’ai retrouvé l’enveloppe...

-       Et alors ?

-       Je ne l’ai pas ouverte.

-       Vous êtes vraiment malade, là c’est une certitude !

Nous avons terminé notre pique-nique en silence, l’atmosphère étant de plus en plus tendue. Je ne savais plus comment rétablir le contact. Je crois que de son côté elle jubilait, elle, elle connaissait le contenu de la proposition.

Elle m’a laissé mariner dans mes réflexions amères et mes ruminations intérieures semblant se désintéresser de la situation.

-       Vous auriez de quoi préparer un café.

J’avais du très bon café acheté à l’occasion de son dernier passage, je suis parti en cuisine préparer une cafetière de son breuvage favori.

A mon retour elle m’a demandé ce que j’avais fait de l’enveloppe, elle était sur la table et je la lui ai tendue.

-       Bien, elle n’était donc pas perdue, vous devriez tout de même être capable de l’ouvrir vous-même, non !

Le papier a crissé sous la lame et j’ai sorti une liasse intitulée : Projet d’accord de transaction entre les partis représentés par, suivait mon nom et celui de la propriétaire légitime.

Elle, elle sirotait son café en grignotant des sucres qu’elle trempait dans sa tasse.

Puis elle n’a plus rien dit, me laissant lire tranquillement. J’ai lu une première fois, puis une deuxième, je n’osais prendre la parole pour lui poser une question.

Il y avait visiblement une erreur grossière dans la proposition dont je n’osais lui révéler la teneur ne sachant comment elle allait recevoir cette information, vu que c’était surement elle qui avait finalisé le dossier.

-       Allons droit au but qu’est-ce qui vous chagrine ? L’offre est généreuse non ?

C’était bien là la question ou le problème si vous préférez, ce chiffre comportait un zéro de trop. On prétend toujours qu’un zéro ce n’est rien, mais là il changeait tout.

Sur ce document on me proposait deux cent mille francs pour ce tableau, je ressentais des picotements dans les yeux, n’étant plus vraiment certain d’avoir bien perçu ce chiffre.

-       La proposition est généreuse, elle tient compte du fait que votre famille n’a rien fait pour s’attribuer le tableau, que c’était un cadeau et que vous ne lui avez rien caché du rôle de votre tante pendant la guerre. L’attitude de la juge tenant à tout prix a vous incriminer pour vous déférer, alors que vous n’étiez que l’héritier et donc innocent, cela a aussi joué en votre faveur.

-       Donc il n’y a pas d’erreur, c’est bien le prix proposé ?

-       Non, il n’y a pas d’erreur et oui, c’est bien le dédommagement qu'elle propose, si vous lisez le document annexe vous verrez qu’il y a une autre proposition pour vous acheter l’ensemble du boudoir : meubles et cloisons. Madame Slauters aimerait pouvoir reconstituer la pièce où le tableau était exposé si l’on puit dire, dans sa fondation de Cincinnati.

Un bruit violent me tambourinait dans la tête comme les soirs où je me rendais dans les clubs de jazz et qu’après quelques verres mon cerveau donnait l’impression de cogner derrière les temporaux pour tenter de se libérer du crâne.

Je n’avais pas prévu une fin de soirée aussi heureuse, car il est évident que dans ce cas de figure j’aurai prévu le champagne, j’avais juste une bouteille de rhum, un vieux rhum ambré de fond de cave, on allait pouvoir se préparer un cocktail réconfortant.

Elle a dit c’est très bien, deux heures plus tard nous étions bien, j’avais mis de la musique en fond sonore nous avions un peu fumé et le monde n’existait plus.

Elle s’est endormie sur le canapé, je ne sais pas comment je suis parvenue à atteindre ma chambre après lui avoir posé une couverture sur le dos, vers deux heures du matin elle est venue me rejoindre car elle avait froid me dit-elle. Elle avait les pieds glacés et cette fois c’est moi qui n’ai pu me rendormir, j’avais trop de questions et de bonheur dans la tête, mes neurones ne parvenaient toujours pas à reprendre du service. A six heures et demi je me suis levé pour prendre une douche et lui préparer un petit déjeuner.

En sortant sur le boulevard l’air frais m’a secoué et j’en ai profité pour courir jusqu’à la boulangerie. Avec le patron nous avons parlé du temps qu’il allait faire et de tout et de rien, mais la mécanique ronronnait à nouveau.

Je n’arrivais pas à réaliser ce qui m’arrivait, mais j’avais envie de crier la nouvelle sur tous les tons. En professionnel de la restauration je peaufinais son plateau et glissais un mot de remerciement derrière le jus d’orange. Pour ma part je prendrais un café avec An Binh en arrivant.

Elle m’a regardé, attendu un instant, puis elle a demandé, toi tu as passé une drôle de nuit. Fille ou alcool ?

J’ai eu envie de répondre, les deux, chère amie, mais je n’ai pas osé. J’ai juste murmuré tu sais nous n’avons plus de soucis d’argent.

Elle s’est assise et a demandé, alors tu m’expliques ?

Je ne savais par où commencer et puis les vannes se sont ouvertes, les mots se sont enchainés. Elle m’écoutait yeux baissés hochant la tête en laissant échapper des petits : oui oui c’est une bonne nouvelle !...

Quand j’ai eu terminé, elle m’a regardé en disant :

-       Tu n’as plus de problèmes d’argent, mais pour le restaurant rien n’est réglé. Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire.

-       Cet argent est à toi, ce n’est pas celui du restaurant qui nous appartient à Mo et à moi. Tu as beaucoup donné pour nous tous, il faut aussi que tu penses à toi. Ne discute pas, je n’en démordrais pas. Tu peux en parler à Mo je suis certaine qu’il tiendra le même discours.

Enfin elle me parlait de Mo, depuis le temps que j’attendais cela, et cela voudrait donc dire qu’il allait mieux. A cet instant, son copain italien est entré dans la pièce, il a écouté nos échanges.

-       Tu sais, An a raison, mets cet argent de côté tu ne sais pas ce que l’avenir te réserve et tu verras qu’il te sera fort utile.

C’est vrai qu’au départ quand il avait été question que la propriétaire me dédommage de la perte d’une partie de mon héritage, je m’étais mis à faire des projets de voyage, d’échappées, loin de ce que j’avais connu jusqu’alors. C’était avant, désormais il y avait An et Mo et toute la bande des naufragés de la Méduse, je me voyais mal partant faire du trekking au Népal en les plantant là.

C’est alors qu’ils ont planté la dernière banderille :

-       Tu sais que tu vas avoir une grosse somme d’impôts à payer, il ne faut pas que tu l’oublies.

Ma bonne humeur et mon bonheur étaient retombés comme un soufflé raté. J’allais devoir trouver une solution rapidement, ou l’aventure du restaurant allait s’arrêter là.