RENCONTRE !....

 

« Et voilà ! Les plombs ont encore sauté ! » Mme Robin, la concierge de l’immeuble sort de sa loge et se précipite sur le tableau électrique contre le mur près de la porte cochère ; elle est  concierge de ce bel immeuble,  boulevard des Italiens, haussmannien aux pierres blondes récemment ravalées. Le hall d’entrée est spacieux, pavé de petites mosaïques  blanches aux dessins noirs réguliers ; à mi entrée une porte vitrée à deux battants s’ouvre et se ferme selon les courants d’air, les va et vient, les entrées et les sorties de ce soir de Nouvel An ! Et il y en a du monde, on se croise, on s’interpelle, on rit !

Madame Robin est très mécontente, en quelque sorte dépassée par les événements : la quiétude distinguée de l'immeuble  est remplacée par un brouhaha confus qui vient de l'escalier à gauche, un noble escalier aux marches de chêne cirées, avec une rampe de fer forgé à volutes. Elle en gravit les marches un nombre incalculable de fois dans la journée : porter les courriers urgents ou des paquets recommandés, traquer le chien des jeunes du troisième : un certain Germain graphiste de son état… Il a emménagé avec une Gabrielle « de mauvais genre avec son blouson à clous !.. » en colocation comme ils disent… et ils font un de ces vacarmes !!! Leur chien, un petit bichon tout frisé est l'ennemi juré de Madame Robin, il griffe ses marches d’escalier en dévalant à toute allure sur les talons de son maitre avec des jappements joyeux et des aboiements suraigus.

Oui Madame Robin a des idées de meurtre envers cette boule de poils blancs et aussi envers ses turbulents locataires : ça rit ça chante ça galope dans l’escalier ; ça fait des traces partout !! Ce soir donc, elle redouble de vigilance, cherchant à distinguer des habitués de l’immeuble et des locataires ces invités qui viennent faire la fête un peu partout dans les étages ; elle interpelle les  entrants, elle tente de régler une circulation improbable !...

Elle a rétabli le courant et elle est revenue à la porte de sa loge.. « tout ça pour un Nouvel An !...ça passe bien assez vite comme ça, la vie !»

Une grande jeune femme, très blonde, passe la porte de l'immeuble. Elle entre d’un pas résolu dans la partie pavée qui permettait autrefois aux charrettes des livreurs, aux voitures à chevaux  de stationner… Les fastes de la Belle Époque !...dans ce Paris bourgeois d’aujourd’hui, ce n’est plus qu’un pavement inégal et bosselé. Dorothée se tord les chevilles et titube. Elle porte des sandales fines à hauts talons retenues par de fragiles lanières de strass.  J’aurais dû me chausser autrement, se dit-elle c'est un peu « too much » ces talons… Enfin non ! Germain les aimait bien  mes jambes en son temps et avec ma robe de dentelle, il n’y a que ça de possible !

Ses cheveux blonds aux épaules sont d’un blond presque blanc ; elle porte donc une robe en dentelle noire et un manteau de faille prune très serré à la taille, il s’ouvre sur la robe. Elle serre contre elle un petit sac à main tout perlé, une minaudière comme on disait ! Elle se sent belle ; son allure est intemporelle…   est-ce qu’on va se reconnaitre ? en vingt-cinq  ans on a dû changer tous les deux !

Elle s’avance vers la loge et, au même moment, elle est heurtée par un homme très affairé ; l’air inquiet. Il déboule de l’escalier à gauche ; ses cheveux bouclés sont en bataille, un pan de son manteau bleu marine gifle au passage le manteau de faille prune. Sans ménagement, il la bouscule et la devance à la porte vitrée de la loge : « Madame Robin, ma mère est  en pleine crise d’asthme…  je montais… bien sûr elle n’a plus ses médicaments !!  J’ai trouvé l’ordonnance… il me faut la pharmacie de garde… vite !

La concierge part à la recherche de l’adresse sur le calendrier punaisé contre le mur au milieu de ses photos de famille et de ses plantes vertes ; l'informatique n’a pas encore fait son entrée dans cette loge vétuste et sombre des année soixante-dix.

Dorothée se retourne bousculée et indignée. Une odeur affirmée d’eau de toilette se dégage des alentours ; elle réagit en elle-même : » il empeste cet individu ! ces hommes trop parfumés, j’ai horreur ! ».  Elle regarde l inconnu, il est grand et mince vêtu d’un grand manteau foncé. Elle ressent une sorte de familiarité immédiate… oui, elle a vu une  pharmacie  sur le boulevard, juste au coin de la rue ! – intervient-elle – allez vite avant que ça ferme…!

En même temps qu’elle lui parle, quelque chose en elle dit : « de quoi je me mêle ? Mais elle est entrainée par le brouhaha qui vient de l’escalier et aussi, il est plutôt pas mal… on doit avoir à peu près le même âge.

 « Merci j’y vais ! » La concierge revient avec le renseignement. L’homme pressé court déjà sur le boulevard… Madame Robin dit à la jeune femme comme si elle la connaissait : « c’est le fils de Madame Henriot ; son mari est mort l'année dernière il était bien gentil, le pauvre il lui faisait tout ! Depuis c’est leur fils qui vient tous les jours la voir… ce qu’il est inquiet pour cette pauvre dame ! Il lui fait ses papiers  et…tout !!!...  il lui porte à manger… ça va pas pouvoir continuer comme ça ! Il faudrait la mettre en maison ! Enfin ! ce que j’en dis ! C’est un bon fils !   Y en a qui ne peuvent pas en dire autant !... et vous qu’est ce que vous voulez ? »  

« Je suis invitée pour le réveillon chez  Germain  Dupré qui habite ici…»

 Dupré, Dupré ? il n’y a personne de ce nom là. Elle réfléchit l’air soupçonneux puis s'éclaire : je sais ! C’est le colocataire, enfin, le compagnon de Gabrielle Mangin !... c’est de la jeunesse tout ça… pour ce que j’en dis ! C’est bruyant !

Dorothée apprend ainsi  que Germain est  bien là mais pas seul, Elle ne l’avait pas revu depuis une dizaine d’années. La vie avait passé depuis leur rencontre dans ce bar de la porte d’Orléans où ils travaillaient tous les deux pour payer leurs études  Est-ce qu’il a pu réaliser son rêve ? Ce fameux voyage en Asie par la route de la soie ? 

Moi, j’ai bien voyagé : l’Inde, l'Amérique du Sud et maintenant l’Angleterre où elle travaille dans l’import-export. Elle se sent libre et disponible au détour de ses quarante ans et cette liberté souvent inemployée commence à lui peser. Sa vie est un tourbillon un peu vain de rencontres hâtives d’amitiés non explorées, d'espoirs et de frustrations, d’emballements suivis de désespoirs. Elle était là à Paris entre deux voyages et elle avait repris contact avec Germain alors qu’ils s’étaient perdus complètement de vue pendant ces dix ans…

DIX ANS !

Tout a coup, elle se sent seule, abandonnée, parmi tous ces gens qui vont  festoyer ; ces prémices joyeux, la gaieté officielle et obligatoire de ce soir de réveillon lui paraissent une agression. Elle se sent indécise quant à son désir de retrouver le passé !  Cette robe trop habillée, ces talons vertigineux, ce n’était pas elle, ou plutôt ce n’était plus elle.

« Je n’ai même pas apporté de fleurs ! Il y a un fleuriste pas très loin, j’ai le temps d’y aller ! » Elle ressort et s’engage dans la rue ; le fleuriste avait déposé ses plantes sur le trottoir, juste à coté de la pharmacie. Elle se tord encore la cheville dans ses fines chaussures sur le trottoir mouillé. Un livreur qui allait vers l’immeuble avec un énorme bouquet spectaculaire, enveloppé de papier doré et de rubans brillants la heurta « décidément, tout le monde me bouscule » pense  t-elle. Le fleuriste était encore ouvert, elle achète sans gout un bouquet déjà composé, plutôt banal ; elle  si attentive au raffinement, à l’aspect esthétique des choses ce n’est pas son habitude ! On lui emballe son bouquet dans le même papier brillant et le même ruban doré que celui que le livreur apporte dans l’immeuble.

Elle revient d’un pas rapide vers le porche éclairé ; elle a froid aux pieds dans ses sandales découvertes ; elle trébuche contre la haute traverse de bois qui encadre le bas de la porte se rattrape au gros heurtoir de métal. Voilà qu’elle se sent poussée vers l’intérieur de la cour, heurtée encore, cette fois dans le dos… elle se sent vraiment misérable ! Elle se retourne et voit l’homme à qui elle avait indiqué la pharmacie..

« Excusez-moi », dit-il ;  ils se sourient puis se mettent a rire : il porte devant lui exactement le même bouquet que celui qu’elle a dans les bras  « nous avons eu la même idée !... et j’ai trouvé les médicaments… ça va mieux !… vous habitez l’immeuble ? hasarde t-il, mesurant combien sa remarque lui parait stupide… pour une entrée en matière !  Il connait tout le monde dans cet immeuble où il vient si souvent !  Pas si stupide en fait !...   l’inconnue rit franchement et dit : «J’allais voir un ancien camarade qui m’a invitée pour le Réveillon et je ne sais plus trop si j’ai vraiment envie d’y aller ! Trop de temps a passé…»

Elle se surprend complètement elle-même par cette confidence inattendue !... le regard interrogateur et rassurant  se noue au sien, elle se détend, ses fleurs dans les bras... «ça va mieux pour  moi aussi »  je vais y aller ! dit elle, comme si elle avait fait une importante découverte !

Il la trouve ravissante élancée, blonde à souhait vêtue avec un raffinement un peu apprêté et hors d’âge, anglo-saxonne peut être ? Non, plutôt américaine avec ses cheveux ondulés et brillants. Comme dans les films d Hitchcock … Tout ce que j’aime ! Très fine, très femme pense t-il, séduit.

CONFIONS LEUR LA SUITE DE CETTE SOIREE DE NOUVEL AN ! ET À L'ANNEE PROCHAINE !

 Poitiers le 3 Février 2015