Ses 5 sens en éveil, elle entend, elle sent en premier, elle entend une petite musique

Noir, tout est noir ! s'entendit-elle hurler !

 

Haletante, ses cheveux longs auburn collés dans le cou par la sueur elle se retrouva en travers du lit, les bras moulinant dans le vide désespérément, les pieds battant le vide de l'autre côté, les coussins enveloppés dans des housses grises rejetés au sol. Elle était seule dans son grand lit double de un mètre quatre-vingt.

 

Elle venait de passer devant un tribunal. Elle avait échappé de peu à une mort assurée.  Mais, pourquoi, était-elle  condamnée ? Car, oui, on l'avait bel et bien  condamnée à mort ! Et sa famille de surcroit !

On lui avait laissé une seule chance : il fallait trouver de l'argent pour payer une sorte de caution, comme aux U.S.A, et s'échapper, redevenir libre de ses mouvements, de ses pensées et de ses actes.

 

Cette vision d’elle, prostrée, hagarde,  déchirée par le doute et les mémoires du passé la poursuit depuis la fin de son stage.

Elle n'avait pas su pourquoi, dans ce cauchemar, elle avait été condamnée. Elle avait seulement compris qu'elle devait se racheter. En vrai. Trouver les moyens financiers de sursoir à son exécution capitale. Il n'y avait aucun doute.

"Qu'ai-je fait ou pas fait pour mériter un tel sort?

Ce cauchemar la hantait à présent.

Il faut dire que les choses avaient beaucoup changé depuis la mort de sa belle-mère. En effet, depuis quatre mois Raoul, son mari lui faisait vivre des moments de stress en la harcelant de ses remarques aigres-douces. Tu parles trop, tu as beaucoup trop d'activités, tu ne dors pas assez. Tu vas tomber malade.

 

Il s'était beaucoup investi dans la maladie de sa mère qui avait passé plusieurs mois dans un service de l'hôpital d'Albi en soins palliatifs. Il avait fait de nombreux aller et retour entre Paris et la province. Elle avait assumé seule le quotidien de leur grande maison, faisant les courses, convoquant le jardinier pour la coupe des arbres tout en maintenant ses cours de peinture et ses stages aux quatre coins de la France.

 

Elle gagnait sa vie avec la peinture avec ses aquarelles.

 

Elle venait de terminer un stage à Niort. Elle s'était rendu compte pendant ces quatre jours d'une intensité extrême que ses forces s'amenuisaient. L'aquarelle était sa passion depuis déjà plus de vingt ans et jusqu'à ce jour, elle s'était toujours réveillée avec l'envie de découvrir, l'envie de peindre : des arbres, des paysages  des bords de rivière. Une autre passion l'habitait depuis qu'elle avait passé son bac : l’enseignement.

 

Les stagiaires n'étaient pas plus difficiles que les autres années. Ils n'étaient pas moins attentifs, ni plus dissipés. Ils avaient tous apporté le matériel qu'elle avait recommandé par mail quinze jours auparavant. Elle avait fait ses démonstrations dans un calme relatif, certes. On aurait même pu ajouter : dans une ambiance recueillie.  Cependant, elle s'était surprise à dire : "je bavarde trop - je sais que c'est possible, alors j'en profite". Elle était un peu stressée, un peu énervée.  Cela venait certainement de l'intérieur. Elle essayait dans ces moments d'extrême tension de se rappeler la douce musique que sa mère, musicienne, lui jouait au piano quand, alors qu'elle était enfant et qu'elle s'énervait de ne pas arriver à apprendre un poème ou à rédiger une rédaction : Mozart concerto N°4

 

Elle se dit qu'elle avait besoin de calme et savait où le trouver.

 

Une envie soudaine la saisit de se retrouver seule dans ce coin de France qui la ramenait à l'essentiel, à chaque fois qu'elle s'y rendait. Elle irait se ressourcer à Albi, dans la grande maison de son enfance. Alors qu'elle habitait la région parisienne depuis quelques trente ans, elle revenait avec un plaisir toujours plus grand vers le sud, vers le Tarn et Garonne. Cet endroit était pour elle, sans aucun doute le plus beau de France, surtout en automne. Elle avait même été le déclencheur de son goût pour la peinture. Elle aimait par-dessus tout ces grandes fermes basses, isolées, construites pour loger les propriétaires de grands vignobles. Elles  avaient constitué ses premiers sujets en aquarelle.

 

Dans la salle de bains carrelée de vert, elle s'était tressé les cheveux avec soin. Elle en profitait pour respirer sur un mode un deux trois " je bloque un deux, puis un deux trois quatre cinq six je bloque un deux, je souffle". La sophrologie qu'elle pratiquait depuis peu dans son quartier de Malakoff, lui permettait de retrouver tant bien que mal son équilibre.

 

Les traits reposés par une bonne nuit de sommeil, elle quitta Albi dans sa petite Audi  bleue et s'engagea dans la forêt de la Grésine.

 

Ce matin, elle avait emporté avec son cartable, en plus de son carnet de dessins et de sa petite boîte de peinture de voyage, une chaise pliante. Elle serait ainsi plus à l'aise pour s'attarder et lézarder un peu dans le timide soleil de ce printemps qui avait tant tardé.

 

La brume  caressait doucement le vallon escarpé qui s'étendait devant elle. Pas une brume épaisse de novembre non, de la brume par-ci par-là, dense, sur le sommet de la colline.

"Tiens, elle se confond avec le ciel, on ne voit  presque plus le relief. Par contre sur le côté gauche, on aperçoit bien l'escarpement pointu de ce pic. Comment s'appelle-t-il déjà. Si Maman était là, elle saurait bien me dire son nom. Je remarque qu'elle a plus de mémoire que moi. Le fond du vallon est sombre, la brume n'y tient pas"

 

Elle ne connaissait pas cet endroit très solitaire et peureux. Sa raison de femme d’un certain âge lui rappelait qu’il n’y avait rien à craindre. Elle serra le carnet à dessin sur sa poitrine pour contenir le pincement qu'elle ressentait au niveau de la poitrine. Elle le reconnut. La même émotion qu’elle avait ressentie lors son cauchemar l’autre soir pendant le stage. La peur terrifiante de se trouver seule dans la nature en cette fin d’après-midi de printemps en un endroit isolé. Elle fit un effort sur elle-même pour maîtriser cette  angoisse qui montait à présent du tréfonds de son estomac. Elle se rapprocha des rochers blancs et gris  qui lui offraient pourtant un siège pas trop confortable. En fait, elle avait oublié son siège pliant dans la voiture.

Cependant à ce moment précis, ces rochers représentaient la sécurité. Elle serra son carnet de croquis contre son cœur en essayant de contenir les battements sourds qui la glaçaient et s’assit lourdement face à la brume.

 

Alors lui revint cette image impossible à chasser de ses souvenirs d'enfant. Toute petite fille, elle dormait dans une pièce remplie de fenêtres et de portes : la salle à manger. Elle pleurait chaque soir pour que ses parents laissent la lumière allumée.

- Juste une toute petite lampe.

- Non était invariablement la réponse, tu es grande maintenant.

 

Ses parents la faisaient dormir dans le noir et ils avaient pour sûr bien d'autres soucis que la terreur et les cauchemars de leur petite fille. Ils étaient très occupés, chacun par leur profession respective, son père étant un notaire réputé, et sa mère une professeure de piano. Les autres enfants de la famille s'accommodaient aisément de cette habitude d'éteindre les lampes la nuit. Petite fille sensible, elle imaginait aussitôt que la pièce était peuplée de petits gnomes frappeurs qui  allaient lui sauter dessus, l’attraper par les pieds ou par les cheveux qu’elle avait très longs et bruns.

 

Sur le côté gauche du paysage, s'étendaient des petites herbes rases.  Bien sûr la couleur de l'herbe est verte habituellement. Cependant, là avec la pluie presque chaude tombée ces derniers jours, elles étaient d'un vert délavé, un vert jaune ravissant.

"Ces herbes sont blanches comme les touches d'un piano". "C’est cela, ne pas penser à mon angoisse, juste m’envoyer me forcer à écouter en pensée du Mozart, le concerto N°4 celui que je préfère. Il va peut-être chasser cette angoisse, la peur du noir".

Vite une autre pensée pour conjurer le noir :

"Ces rochers sur lesquels je suis assise  pourraient bien être peints dans un gris coloré, quelque chose comme du Caput mortem mélangé avec du jaune Winsor et du bleu Indanthrène."

 

Se détendre maintenant, ne plus essayer de sauver la face devant un  public comme elle le fait à chaque stage.

Le vallon embrumé est propice à la mélancolie. Et bien j'y cède avec plaisir car je n'en peux plus de faire semblant de faire des grimaces.

Est-ce que une personne de mon entourage pourrait se rendre compte de mes souffrances. Jusque-là, tout se passait en silence jusqu'au jour du cauchemar terrible.

 

 

Un bruit de pas la fit sursauter. Quelqu’un approchait en sifflotant. Un air à la mode lui arrivait dans le dos. Elle s’évertuait maintenant à fixer les bouquets de rhododendrons sur sa gauche en essayant de se concentrer sur la teinte qu’elle utiliserait pour les peindre. Les arbres étaient son sujet de prédilection et elle passait des heures de préparation dans son atelier avant de passer au tableau définitif, esquisse après esquisse, jusqu'à la perfection.

 

Les pas prenaient une consistance plus humaine. On distinguait à présent nettement des voix, ils étaient deux. Une voix de ténor léger, chantante, qui chantait d’ailleurs par moments. Lui répondait un baryton, une voix plus sourde. Elle se détendit soudain :

"je ne resterai pas seule dans ce vallon brumeux. Mais au fait que fait Raoul en ce moment".

 

Son mari était parti au Mans sur le circuit de voitures anciennes. Elle aurait préféré faire cette promenade en sa compagnie, certes, mais il avait aussi de son côté ses hobbies, et c’était bien ainsi, cela lui permettrait à lui aussi de mettre un baume sur la perte qu'il venait de subir.

"C'est bien affligeant de perdre sa mère. Comme me l'a affirmé mon amie Anne, nul ne sait comment il va réagir face au décès de sa mère"

 

 

Elle se remémorait à présent ce cauchemar qu'elle avait fait avant le stage de Niort.

"Qu'ai-je fait ou pas fait pour mériter un tel sort?"

Petit vallon vas-tu me répondre, et toi mes herbes « piano », et vous petites fleurettes roses, je suis ici dans la solitude pour vous demander conseil".

En effet, elle avait souvent pris ses grandes décisions dans la nature, entourée d'arbres ou de minéral.

Ses enfants lui manquaient beaucoup. Surtout son fils parti travailler en Australie depuis deux ans. Les nouvelles étaient rares. Elle avait l'impression qu'il voulait mettre un fossé entre eux en plus de plusieurs continents. Tout les séparait à présent. Il avait monté un restaurant, qui marchait bien apparemment ou du moins, c'est ce qu'elle avait compris au travers de leurs rares échanges sur Skype. Elle ne l'avait pas aperçu même au travers de la webcam depuis un certain temps, car il coupait l'image. Il disait que cela ralentissait le débit.

 

Ils étaient là tout près. Elle leur tournait le dos mais les entendit nettement. Un bosquet d'épineux les cachaient encore à sa vue.

 

- Hé b'jour M'dame, furent les premières paroles prononcées par l'un des inconnus.

 

Elle sourit et son visage reprit un peu de couleurs, tandis qu'elle tournait la tête en faisant valser sa tresse brune dans un mouvement presque enfantin. Ses yeux d'un vert très pâle, presque délavé vinrent fixer la scène qui se présentait à elle.

 

Deux jeunes hommes lui faisaient face, des jeunes randonneurs. L'un s'appuyait sur une canne de marche de montagne, et le second tenait un harmonica dans sa main droite.

"Ce sont des jeunes, il doivent avoir dans les vingt ans"

 

- Bonjour Messieurs, vous m'avez surprise dans ma méditation. J'étais en train d'admirer ce beau vallon, tout en écoutant de la musique dans ma tête".

- Ben nous, on n'a pas la haine. Pas besoin de flamber c'est de la balle le Bluetooth

Ils tapotent sur un drôle de cigares qu'ils portent contre l'oreille;

On kiffe la zicmu sur You Tube. On se tape l'incruste après, on change en MP3, c'est cool!!! Pas besoin ni de tunes.

Son copain renchérit :

- c'est chaud de charger de la zicmu.

 

Elle sourit en pensant qu'ils avaient pratiquement l'âge de ses petits-enfants qu'elle ne voyait pas souvent car ils habitaient en Australie. Elle avait envie de passer un moment avec eux.

- Peut-être pourriez -vous me montrer comment vous vous y prenez car cela m'intéresse beaucoup. Ce n'est pas facile de courir chez les disquaires acheter les derniers disques de piano sortis dans les bacs. Et puis, je n'ai pas trop de temps avec ma peinture.

 

- Ah bon m'dame, vous peignez? Et vous peignez quoi?

Parce que nous, on peint aussi, on est "graffeurs".

- Je donne des cours d'aquarelle, surtout des paysages. J'aime beaucoup les ambiances comme celles devant lesquelles nous nous trouvons là, la brume, le vallon sombre, les rochers bruns. J'aime bien les contrastes.

Mais vous, vous peignez quoi au juste?

- Ben, la meuf elle kiffe la couleur dit le brun avec ses cheveux ébouriffés dans les yeux qu'il avait très sombres.

 

Il montra ses mains. Elles portaient des traces de rouge et de noir

- On peint cela des tags ou des fresques de rue, si tu imprimes.

- Mais que faites vous dans la campagne alors, s'entendit-elle leur répliquer. Elle commençait à être intriguée par leur look, un peu étrange et par le gros sac à dos en toile de l'armée que le brun portait sur son dos.

- Tu vas pas te scratcher si on s'installe

- Faites, faites, ce sont mes rochers, si on veut. Je les occupe depuis une demi-heure seulement.

 

Ils posèrent leur sac à côté des affaires de peinture de Nadine et en sortirent une petite boîte en fer. Celui qui n'avait pas les mains tachées de peinture commença à rouler une sorte de cigarette, mais elle se rendit compte que c'était plutôt un gros "pétard", comme on dit.

 

- Ten M'dame, tu seras moins vénère avec ça! On la pécho dans notre cave.

- Mais c'est du chitt, c'est strictement interdit de fumer cela.

En disant ces mots, elle se rendit compte que le lieu ne se prêtait absolument pas à une leçon de morale, et que finalement ce n'étaient pas ses élèves, ni ses stagiaires. Ils avaient le droit de fumer.

 

Elle se trouvait dans un moment de vide, un moment suspendu. Dans un autre contexte, elle aurait refusé énergiquement de tirer sur cette "clope". Elle fumait très peu, Nadine, uniquement dans un contexte social. Là, elle se trouvait dans un moment spécial, comme suspendu. D'abord ses états d'âme, et puis ce paysage si bouleversant, si tendre, tacheté de bouquets si pâles, que finalement, elle se laissa aller.

 

- Juste une bouffée alors.

 

C'est dans ce contexte que lui vint la phrase libératrice qui lui permit avec sa psychothérapeute de ne plus jamais souffrir de ses angoisses :

 

" Il faut libérer les mémoires anciennes pour trouver l'inspiration "