L’église était vide. Ou presque. A cette heure-ci, en fin de matinée, seules des obligations pieuses de première nécessité pouvaient diriger quelques consciences vers cette bâtisse moderne que l’on avait encore du mal, hormis une croix peu ostentatoire, à identifier de l’extérieur comme un lieu de culte. Avec un peu plus d’allure, pourtant, que le préfabriqué qu’elle avait remplacé quand Melissa était enfant, elle n’avait rien pour attirer des hordes de visiteurs. Sans compter que le quartier lui-même, cette ZUP construite sur les hauts de Poitiers pour faire face à l’exode rural massif des années soixante, restait bien inconnu des circuits touristiques. Elodie s’étonnait. Elle, dont la fréquentation des églises s’était résumée jusque-là à quelques communions et enterrements, ouvrait de grands yeux qui cherchaient des repères.


-          Mais, pourquoi tu nous as amenées là ? T’en as de bonnes… Elle est bizarre ton église…


Pas de réponse. Elles n’étaient que toutes les deux, déambulant dans la travée centrale. La porte s’ouvrit sur une vieille femme, les bras chargés de fleurs, qui se dirigea vers le transept ; probablement une habituée en charge de fleurir l’autel. Maintenant que ses pas discrets ne claquaient plus sur le dallage, le silence devenait de plus en plus encombrant pour Elodie.


-          Tu crois qu’ils vont venir ? Pas gagné. J’ai appelé Julien, j’ai cru qu’il allait faire une attaque, comme ça au réveil. Déjà d’entendre que j’étais aussi à Poitiers, il en a avalé de travers. Mais quand je lui ai dit que tu étais là toi aussi, je te dis pas ! Et qu’en plus on les attendait tous ici en fin de matinée… Quand il a eu reconnecté ses neurones, il m’a dit qu’il battait le rappel. Y a plus qu’à attendre…


A attendre, Melissa semblait plus à l’aise qu’elle. Elodie avait pourtant fait preuve de patience depuis plusieurs années. Mais là, c’en était trop. Convaincue qu’elle était allée trop loin, elle vivait mal le fait de s’être laissé dépasser, voire doubler, par cette affaire de Melissa. Bonne poire, certes, mais jusqu’à un certain point. Là, maintenant, il fallait que l’abcès se crève. Elle avait besoin de savoir. Evidemment, avec quelques éléments en main elle était bien celle qui en savait le plus ; et pour cause, elle l’avait suffisamment couverte, Melissa, depuis le début de ses frasques ; mais le puzzle était trop compliqué à reconstituer, les clefs de voute lui manquaient.


La vieille femme s’était maintenant approchée de l’autel. De ses pas courts et assurés, elle enlevait les bouquets fanés et leurs vases qu’elle emportait vers une porte entrebâillée, manège régulier qui trahissait une longue habitude, probablement hebdomadaire. Elodie se donnait une contenance en surveillant ses va-et-vient. Melissa fixait le banc devant elle. Ou le sol, va savoir.


Des pas se firent entendre derrière elles. Un groupe s’approchait. Tout à leurs pensées, elles en avaient oublié la porte d’entrée. Ils étaient tous là, en grappe, ébahis, muets. Elodie réagit la première, histoire de ne pas voir noyés si vite autant d’efforts. Elle le savait, pas question de compter sur Melissa pour faire fondre la glace. Ou alors au pic, genre bulldozeur et catastrophe.


-          Alors, vous avez trouvé ? Vous la connaissiez, cette église ?


-          De la Résurrection, excusez du peu ! Tu oublies que j’ai passé deux ans dans le bahut à côté ? Alors, le panneau, je l’ai vu et revu !


-          Oui, mais ça veut pas dire que t’étais déjà entré dans l’église.


-          Ça risquait pas, elle était toujours fermée, on venait s’assoir dans l’entrée, comme les bécoteux qu’on a vus en arrivant. Comment vous avez réussi à faire ouvrir, d’ailleurs ?


-          Melissa connait ; et puis y a juste une permanence le samedi de dix à douze, et la messe le soir. Et encore pas toutes les semaines, si j’ai bien compris.


-          Eh oui, problème de recrutement chez les curés. Mais de toute façon, rassure-moi, vous comptiez pas nous amener aussi à la messe ?


-          Pas gagné ! Instructif pourtant. Et en plein dans notre sujet.


Les autres sortaient peu à peu de leur léthargie, la passe d’armes topico-religieuse entre Elodie et Sylvain leur avait permis de retrouver leurs esprits. Ils observaient, qui cette église insolite dans laquelle, bien que Poitevins, ils n’avaient jamais mis les pieds ni même entendu parler, qui Melissa, tête nue, même si elle la baissait, mais en tout cas pas recouverte de cette longue cape noire qui l’avait fait repérer dans le bus par Sylvain. Elle ne disait rien, ne les regardait pas, ou peut-être à la dérobée. La vieille femme reposait les vases garnis de bouquets frais au pied de l’autel, autant de sollicitude augurait d’une messe du soir, sinon pourquoi fleurir une église fermée ?


Stéphanie et Juliette s’approchèrent pour faire la bise, mine de rien, comme si elles retrouvaient simplement deux copines rencontrées encore la veille et arrivées avant elles. Aisance des filles à établir un contact informel. Les garçons leur emboitèrent le pas, l’accolade de Julien avec Melissa peut-être un peu plus appuyée, même s’il n’osait pas la fixer, pas plus que les autres, les regards pourtant curieux se dissimulaient, à la limite du sournois. Même s’ils remarquaient la large casquette abandonnée sur un banc près d’elle, personne ne disait rien. Le silence deviendrait lourd rapidement, apparemment plus personne n’avait envie de meubler. La porte de la sacristie se referma brutalement, les faisant sursauter ou tressaillir selon leur degré de sensibilité à un bruit sec.


-          Bon, là, j’hallucine, on est vraiment obligés de rester scotchés dans cette thurne ? Moi, j’ai jamais été fan des églises, mais là, ça m’angoisse carrément !


-          On ferait mieux de se transporter dans un bar, au moins on pourrait prendre un café, moi ce matin ça a été plutôt just !


-          Parce que t’en connais, toi, des bars, par ici ? On va être obligés de descendre en ville, au moins…


-          Oh, place de Provence, il doit bien y avoir quelque chose…


-          Ouahhh, tiercé et ballon de blanc, c’est classe !


-          Mais qu’est-ce qu’on s’en fout ? On n’est pas là pour le style !


-          C’est l’église ou rien !


D’une voix caverneuse, Melissa venait de clore le combat de coqs, comme si elle avait passé ces années de silence à fumer pour se façonner un timbre de voix inoubliable. Les regards se figèrent. Elodie se rapprocha d’elle.


-          Bon, vous vous asseyez. Ça fait assez longtemps qu’on l’attend, ce moment, ça vaut le coup de faire une entorse à nos principes, non ?


Ils regardèrent Melissa qui était restée sur son banc, et l’entourèrent en s’asseyant à côté ou en face d’elle.  Plus personne ne bronchait, l’envie de café s’était évanouie sans crier gare. Les corps s’agglutinaient, position peu habituelle dans une église, l’attention était extrême. « J’ai connu la peur. » Cette phrase, assénée d’une voix sans tremblement, résonnait comme un rappel. « J’ai vraiment connu la peur. Pas une peur préfabriquée de thriller, pas même la peur du noir ou de rester seule comme quand j’étais petite. La peur, la vraie, la grande. Tu deviens un hérisson qui aurait rentré tous ses piquants à l’intérieur, tu bouges pas de peur de te faire remarquer, de t’attirer encore plus de coups, mais même si tu bouges pas les piquants s’enfoncent dans tes nerfs, les vrillent, les tordent. Tu ne peux pas crier, mais tu ne peux pas ne pas crier. Ils sont là, ils épient le moindre geste, le moindre son, et en arrivent à repérer même celui qui ne sort pas. Depuis quand se taire fait si mal ? Tu rêves d’une gorgée d’eau qui te brule la gorge rien que d’y penser. Tu te tapis, tortue sans coquille, même respirer fait trop de bruit. Doux, doux, mon bébé, attends un peu, tiens-toi tranquille, non, pas bouger, sinon ils vont encore s’énerver, hurler, cogner. Mais qu’est-ce qu’ils veulent à la fin ? Je serais prête à mourir, pour en finir. Mais toi, tu seras bientôt là, je ne peux pas te faire ça, pas te briser la vie avant que tu ouvres les yeux. Alors, rester dans le coin de cette cellule sans fenêtre, tapie par terre, accroupie, tant que tu te traines pas à quatre pattes tu espères encore. Foi en l’homme, qu’ils te disaient au catéchisme, Dieu est en chacun de nous, tu voudrais bien voir une petite lueur divine dans tes geôliers. L’exemple du Christ est souverain, tu crois vraiment que le Christ il a enduré autant que toi ? Ou alors il était vraiment balèze ! Bon, ça va, garde confiance. Tant que tu peux penser, c’est bon, et au moins ça ne fait pas de bruit. Si ça ne suffit pas de penser, compte, les secondes, les minutes, tu ne sais pas si c’est le jour ou la nuit, qu’importe, tant que tu ne t’écroules pas tu protèges ton ventre. Cette histoire de victime qui s’attache à son bourreau, quelle belle connerie ! A la première occasion, je décampe, sans demander mon reste, et si je peux les faire plonger, ces connards, ce sera de bon cœur ! Syndrome de Stockhom, ils appellent ça, classe comme nom ! C’est vrai que c’est spécial, je les ai jamais vus, enfin leur visage, toujours des cagoules, dignes Ku Klux Klan qu’on avait appris en term, space les mecs, des grandes cagoules blanches sur des costards, t’en oubliais presque que la moitié étaient noirs. Qu’est-ce qu’ils veulent à la fin ? Pourquoi ils m’ont mise là ? Ils ont des ordres, on dirait, me terroriser, hurler, cogner, mais jamais dans le ventre. C’est toi qui me protèges, mon bébé. Je veux bien attendre, pas bouger, si ça doit te sauver la vie. J’ai connu la peur. La vraie. Mais ils m’auront pas. Résiste, prouve que tu existes, cette chanson idiote que ma mère me répétait, je te la chante tout bas, mon bébé. Résiste, prouve que tu existes ! La porte s’est ouverte brutalement. Inondée de lumière j’ai dû fermer les yeux. Une femme se tenait là, devant moi, sans cagoule, noire, elle ressemblait à ma tante, est-ce que je l’avais déjà vue ? Je ne savais plus. Elle est venue vers moi, m’a tendu une bouteille d’eau… »


Un grand bruit retentit au fond, les portes claquées comme par un courant d’air, il n’y avait pourtant aucune arrivée d’air, aucune fenêtre ouverte. Sans se soucier de l’émoi qu’ils risquaient de provoquer par un tel tintamarre dans une église, deux couples entraient en trombe et, un instant aveuglés par une lumière plus atténuée que celle du plein midi à l’extérieur, les hommes clignaient des yeux alors que les femmes avançaient dans la travée centrale, regardant partout comme s’il y avait eu foule. Le groupe agglutiné sur le banc, s’il n’avait pas bougé sous l’effet de la surprise, commençait à se désolidariser pour voir ce qui venait troubler le récit au moment le plus palpitant. Décidément, avec Melissa, il fallait s’attendre à tout. Par un mouvement réflexe nourri par des années de solidarité, même si elles étaient loin maintenant, ils se massèrent autour d’elle, la distrayant des regards presque aussi bien que la cape noire qu’elle arborait encore récemment. En vain. Les intrus fonçaient sur eux. Difficile de faire autrement, il n’y avait personne d’autre, même la vieille aux fleurs avait déserté après avoir terminé ses bouquets.


-          Tiens, regarde, mais c’est ses copains de lycée ! Eux, à l’église, pincez-moi, je rêve ! Mais je vois pas Elodie, je suis sure qu’elles sont ensemble, même si elle n’a rien dit en partant tout à l'heure, je mettrais ma main à couper qu’elles sont arrivées ensemble hier soir. Déjà que j’y croyais pas quand elle a téléphoné pour dire qu’elle venait pour le weekend, depuis le temps qu’on l’a plus vue, à peine un coup de fil de temps en temps. Si c’est comme ça qu’on l’a élevée !


-          Ah, t’inquiète pas, ma sœur, on fait pas toujours ce qu’on veut avec les enfants…


-          Toi, tu l’aurais pas entrainée dans toutes tes histoires de curé quand elle était petite, on n’en serait pas là !


-          Bon, calmos les femmes, vous règlerez vos comptes plus tard…


Prévenue par les voix, Melissa se coulait dans les bras qui la protégeaient. Fallait-il l’avoir connue de l’intérieur, la peur pour se laisser aller à tant de confiance ! Ou retrouvaient-ils, d’instinct, les gestes sacralisés de leur tribu adolescente ? Melissa reprenait au milieu d’eux la place qui lui revenait sans hésiter après son absence. Julien,  assis juste à côté d’elle, la couvait du regard en l’entourant de son bras droit. Elodie, en hyper vigilance, se cachait des regards tout en veillant sur sa camarade dont elle connaissait les possibles débordements. Le groupe s’approchait d’eux pourtant. Combien de temps pourraient-ils la cacher ? Et de quoi, d’ailleurs ?


-          Mais, regardez, elle est là !


-          Melissa, ma fille, on t’a cherchée partout…


Melissa se rétracta sous les bras qui la dissimulaient. Ses voisins relâchèrent leur pression à la vue des parents inquiets qui étaient devant eux. La protéger, certes, mais là elle ne semblait plus craindre grand-chose.


-          Bon, tu viens avec nous, je n’aime pas te savoir dans la nature sans protection.


-          Mais, qu’est-ce que vous racontez, elle est avec nous, on est quand même assez nombreux pour veiller sur elle.


-          Ecoutez, vous ne savez pas dans quoi vous mettez les pieds. Melissa, tu peux remercier ton oncle de nous avoir prévenus. Tu es en danger, ma fille, ils peuvent très bien te rattraper n’importe où, il faut demander la protection de la police, ce n’est pas tes camarades qui pourront faire le poids !


Tous regardaient Melissa qui ne laissait rien paraitre, aucune expression dans ses yeux voilés, comme si elle était en train de continuer son récit interrompu quelques minutes plus tôt.


-          Ils ont raison. Vous n’y pourrez rien. C’est allé trop loin. C’est pas un jeu.


-          Mais enfin, tu avais commencé à raconter. Il faut qu’on en sache plus pour pouvoir t’aider.


-          Vous ne pouvez pas m’aider. Personne. Vous ne pourriez pas comprendre.


-          Mais, tes parents… ton bébé…


-          Notre bébé ?


Tous les regards se tournèrent vers  Julien dont la voix venait de se briser. Melissa détourna la tête. Elle fixait sa tante, d’un regard sombre. Un nouveau claquement de porte se fit entendre. Décidément, il devait y avoir un courant d’air quelque part. La petite vieille, un trousseau de clés dans la main droite, s’avançait doucement vers eux. « Excusez-moi, Messieurs Dames, la permanence va se terminer. Il est midi. Il faut que je ferme. Est-ce que vous en avez pour longtemps ? » Les deux groupes se regardèrent, rappelés à la réalité du lieu où ils se trouvaient.


-          Ne vous inquiétez pas, Madame, nous partons, nous étions venus les chercher, ils viennent avec nous.


-          Comment ça, avec vous ?


-          Oui, vous venez tous déjeuner à la maison. Si vous avez des questions, autant que vous les posiez tout de suite. Même si nous ne savons pas tout, il semble que nous en sachions un peu plus que vous. En unissant nos efforts, nous arriverons peut-être à quelque chose.


-          Mais pourquoi nous avoir fait venir dans cette église ?


-          Où vouliez-vous qu’elle vous réunisse ? Vous connaissez plus discret que cette église que personne ne connait ? Mais, c’est là justement où elle s’est trompée. A se croire en sécurité, elle était en vrai danger ici. Et vous aussi. Déguerpissons. Et au plus vite.