10.

Julien avait l’habitude de se lever de bonne heure, le samedi aussi, il aimait bien aller courir au Parc Montsouris avant qu’il ne soit gagné par l’agitation de mi-journée. Mais là, il trainait un peu. La soirée, après le choc de l’appel d’Elodie, avait été un peu arrosée. Il ne supportait pas bien les mélanges et n’avait pas l’habitude de boire, sauf dans des moments exceptionnels. A moins qu’hier soir n’en ait été un ? Le weekend dernier, à l’abbaye, il s’était tenu un peu en retrait, observant ; la crise d’Elodie l’avait perturbé, lui rappelant trop la soirée chez David qui avait scellé leur solidarité dix ans plus tôt. Comment avait-il pu laisser disparaitre Melissa sans rien dire ? Leur histoire avait été compliquée ; après cette soirée, elle s’était enfin rapprochée de lui, tout à coup moins réticente ; ils étaient restés ensemble plusieurs mois et, même si elle rechignait à le présenter officiellement à son père, ce n’était pas possible que sa mère, elle, n’ait rien vu. Puis, elle s’était éloignée, avait prétexté des problèmes de famille, avait interrompu brutalement ses études en pleine année universitaire ; on ne la voyait pratiquement plus à Poitiers ; il s’était dit qu’elle avait voyagé ; le bruit avait couru qu’elle était enceinte ; pas de lui, pas possible, c’était trop longtemps après leur séparation, si on pouvait appeler ainsi ce délitement insensible des fils ténus qui les raccrochaient.

Il regarda sa montre, neuf heures, pas possible. Il fila dans la salle d’eau, avala un café qu’il venait de réchauffer tout en laçant ses running. Il glissa son portable dans une de ses poches, sa clé en peu d’argent dans l’autre, elles étaient si étroites que rien d’autre n’aurait pu y trouver place, et partit en petites foulées en direction du Parc Montsouris. C’était à une petite distance, mais il aimait bien faire une boucle, partir par la rue d’Alésia, longer Sainte Anne, faire le tour du parc puis rentrer du côté des réservoirs de Montsouris. Le samedi matin, c’était assez calme, mais comme il s’était levé un peu tard, il espérait qu’il n’y aurait pas trop de circulation.

Les vélos étaient de plus en plus nombreux, presque plus dangereux pour lui que les voitures, parce qu’ils roulaient souvent au bord du trottoir, lui fonçant dessus sans vergogne. Un camion de livraison freina brusquement et s’arrêta au milieu de la chaussée, forçant une voiture bleue à faire une embardée. Une femme traversait avec une poussette, un peu plus loin. Un vieux monsieur, digne sur sa canne, apostropha le conducteur du camion qui se mit à l’injurier, puis se tut quand il vit son âge. Julien continua son chemin, d’une foulée stable. Au bout de Sainte Anne il prit l’avenue Reille pour rejoindre l’entrée nord du parc et commença à suivre l’allée du lac. Le temps était clair, le soleil commençait à chauffer, beau temps pour une fin de septembre.

-          Allo, oui, ah, c’est toi, excuse, le temps de trouver mon téléphone ! OK, midi, ça ira.

Julien remit son portable dans sa poche, continua à courir ; après avoir fait deux tours du parc, il ressortit du côté de la Cité Universitaire et repartit en direction de chez lui. Après une étape au Carrefour Market de la rue Friant et à la boulangerie en bas de chez lui, il monta dans son studio, prépara un nouveau café qui coula pendant qu’il prenait sa douche, et s’attabla devant un petit déjeuner reconstituant qu’il accompagna d’un survol de Libé. Sur son jean et son ti-shirt, il enfila une veste plutôt ville, et sortit.

-          Salut, tu es là depuis longtemps ?

Il venait enfin de repérer Elodie, tassée dans une encoignure au fond du bar de l’Espérance. Heure d’affluence, niveau sonore qui risquait de rendre leur discussion un peu difficile, mais le lieu y gagnait peut-être en discrétion. Elle répondit à son salut d’une voix faible qu’il perçut à peine. Puis s’enfonça dans une chaise pourtant peu propice au relâchement. Dur, dur, pas causante ce midi. Besoin de faire du lien.

-          J’suis venu en bus, j’ai couru ce matin, j’étais un peu à la bourre, j’ai eu la flemme de marcher… ça va toi ? J’suis rudement content de te voir, ça fait un bail qu’on s’est pas parlés…

Il se tassa lui aussi sur sa chaise, la regarda, voila qu’il se mettait à dire n’importe quoi pour meubler. Pas sûr que ce soit le bon moyen de démarrer avec elle.  Drôle de fille, y avait pas à dire, toujours imprévisible. Il fit signe au garçon :

-          Un café ? Noir ?

-          Une orange pressée.

Pas de fioritures dans le discours, mais au moins il l’avait entendue cette fois ! Comment l’aborder ? C’est elle qui l’avait appelé, et c’était lui qui devait faire la conversation ! Un comble, il n’avait jamais été du genre disert. Elle se tenait maintenant droite sur sa chaise, l’attention en éveil, les cheveux tombant sagement autour de son visage. On lui aurait donné le bon dieu sans confession. Par quoi commencer ? Il fut distrait par un groupe qui entrait, deux hommes la soixantaine légèrement grisonnante et bedonnante, qui s’interpelaient bruyamment, trois femmes à l’allure un peu plus jeune, qui bavardaient plus discrètement en souriant. Ils s’accoudèrent au bar à angle droit qui occupait presque la moitié de la salle, on ne pouvait pas les rater. Le ciel se voilait, pourtant il aurait cru le matin que le soleil allait tenir toute la journée. S’il se mettait à pleuvoir ce serait moins drôle pour rentrer.

-          Je n’sais pas si on va pouvoir rester ici…

Ses yeux verts faisaient le tour du café, se posant brièvement sur chaque client, chaque groupe, jusqu’aux passants dans la rue pourtant calme. Son regard brillant, comme fiévreux, se perdit dans le vague au-dessus de Julien.

-          Il faut que je sois prudente, j’aurais pas dû te dire de venir ici, mais tu m’avais vue, alors…

-          Mais, pourquoi tu te caches ? On avait perdu toute trace de toi, sauf par téléphone ! Qu’est-ce qui te fait peur ?

-          Chut…

-          C’est toi qui nous as flanqué la mort, l’autre jour, avec ta peur ! Et puis plus rien, sourire et compagnie, et tu disparais à nouveau ! Si je t’avais pas vue par hasard hier…

-          Par hasard, tu rêves ; il y a bien longtemps que je ne laisse pas grande place au hasard. Mais payons, et allons marcher, ce sera mieux.

Le groupe bruyant campait au centre, ils se faufilèrent sur un côté pour sortir discrètement et, laissant la rue de la Butte-aux-Cailles, ils s’engagèrent dans la rue des Cinq-diamants en direction de Corvisart. Le temps s’était remis, le soleil était encore discret, mais il faisait doux et plutôt sec. Elodie marchait d’un bon pas, sans un mot. Leur couple qui ne manquait pas d’allure attirait les regards des quelques passants, un couple âgé qui rentrait chez lui, deux enfants avec leur père. Elle l’entraina sur la gauche vers un jardin public, Brassaï disaient les pancartes, les bancs ne manquaient pas, tous déserts.

-          Bon, on sera peut-être tranquilles, ici.

Elodie balayait les alentours du regard. Assise au bord du banc, sur la pointe des fesses, elle n’était pas prête à baisser la garde. Un enfant déboula sur son tricycle, il éclata de rire en passant devant eux, fier de sa prouesse. Elle le suivit des yeux, sourit, se recula insensiblement sur le banc.

-          Lui, au moins, il a pas peur.

-          Eh oui, si on pouvait revenir à cet âge, répondit Julien, de nouveau convaincu qu’il aurait mieux fait de se taire.

Qu’est-ce qu’il en savait, lui, de la peur ? Et qu’est-ce qu’il faisait des angoisses infantiles ? Il se mit aussi à scruter les environs. Il n’y connaissait certainement rien, mais l’inquiétude d’Elodie l’avait gagné. Il était mûr. Lui qui avait toujours été capable de traverser n’importe quel quartier à pied la nuit, il est vrai que sa stature en imposait, voila que le prenaient des frayeurs de midinette. Plus contagieuses que la grippe ! Un bras frôla son bras. Elodie s’était rapprochée de lui pendant qu’il se laissait prendre à ces gamineries. Elle sentait bon, une brassée de fleurs coupées, une rosée matinale.  Il entoura ses épaules et la laissa se lover contre lui.

-          Je crois toujours qu’ils vont revenir. Je sais qu’ils peuvent revenir. Je suis discrète, mais ils doivent savoir que je la cache. Je travaille, depuis lundi, j’ai trouvé un bon job, j’ai bien l’intention de continuer, alors je voudrais pas que ça foire une fois de plus.

Julien sursauta et détacha légèrement son bras. Elle délirait, à coup sûr. Il avait connu le cas avec une de ses tantes qui se croyait poursuivie partout, elle ne pouvait plus sortir de chez elle, et là encore, elle faisait des crises ; elle avait fini en HP où elle végétait, peu à peu oubliée par la famille hors les quelques visites de courtoisie indispensables. Elle est dans son monde, entendait-il régulièrement. Monde de pilules, oui, outil moderne contre la parano !

Elle s’était interrompue après ses derniers mots, reculée sur le banc, puis à nouveau serrée contre Julien qui n’osa plus éloigner son bras. Ce besoin de sécurité l’attendrissait, Elodie la fière se coulait contre lui, molle comme une guimauve, bizarrement détendue par l’évocation d’une frayeur qui aurait dû la paralyser.

-          J’aurais pas dû faire ce que j’ai fait, j’suis une vraie cloche. Maintenant ça risque de me retomber dessus. Mais c’est ma copine, je pouvais pas la laisser sans rien faire. Elle a tellement galéré, j’ai bien cru qu’elle allait y passer. Tout ce qu’ils ont pu lui faire subir…

Julien se laissait bercer par les mots d’Elodie. Il ne l’avait jamais connue ainsi, abandonnée à sa parole. Ne pas l’interrompre, même s’il ne comprenait rien, l’encourager à se laisser porter par le flux. Des images commençaient à se dessiner dans sa tête, peut-être loin de la réalité, mais elles se rectifieraient probablement.

-          C’est vrai que j’ai eu peur !