rassuré de m'être sorti sans dommage d’un cauchemar aux contours maintenant si flous qu’ils en étaient devenus impalpables. Et en même temps l' esprit tout neuf, purgé des miasmes des révisions des semaines précédentes,  de si bonne humeur que je soupirai d'aise en me recroquevillant  au plus profond des draps moelleux pour soutirer des instants à venir la jouissance maximale. Ni cours ni examen  en vue,  alors pourquoi  ne pas  pousser cette volupté  de mes yeux fermés sur un paysage de néant dans lequel pouvait encore refleurir un cauchemar délicieux... enfin, jusqu’à   cette extrême limite de 13h qui liait ma survie d’étudiant boursier à la celle de l'ouverture du restau U .

 

Mon bonheur eut été parfait si cette torpeur ouatée n’avait de temps à autre bizarrement  striée de tintements de vaisselle là où j’entendais d’ordinaire le  tintement d'un  seau,  accompagné du chuintement de la serpillière,  dans le couloir donnant sur ma piaule de 9 m² du sixième étage de la cité U  qui abritait ma troisième année de fac.  Aucun changement de programme en vue.  Mme Menant, une femme de ménage adorable, ne faisait payer son surcroit de travail qu'aux  étudiants bordéliques. Elle  ne se serait jamais permis de perturber la grasse matinée d’un garçon soigneux comme moi. Soudain, menaçante  pour mon projet,  me parvint de la cuisine commune  où était accroché le téléphone,  une voix lointaine, quoique distincte d’une tessiture assez basse alors  que celle de Mme Menant était d'une affligeante  stridulence : « Mais si Docteur, je vous assure… Oui, c’est comme l’autre fois, oui cet accident de 70… qu’est-ce  qu’on peut faire ? Bien sur, mais dans combien de temps cette fois ?  Je n’en peux plus. Oui, Docteur… Ah vous venez maintenant ?  Oh, merci, je vous attends. ». Putain, elles ne s’emmerdent pas, ces femmes de ménage ! Elles peuvent téléphoner à l’extérieur quand nous les étudiants on ne peut qu’être appelés de l'extérieur. C’est mon jour de chance, une remplaçante! Bon, c’est foutu pour ton rab de rêve, mon petit  Paul, me suis-je dis, prends toi par le pied , il faut te lever .

 

Et c’est là que le vrai cauchemar, pas celui déjà évanoui de mon sommeil,  a commencé… Mon oeil s'est ouvert sur une obscurité épaisse alors que nos  piaules, fermées d’un rideau, ne pouvaient assurer  qu’un semblant de pénombre… Je hasardai mon  pied droit -je suis superstitieux- pour le poser hors du lit.  Une tonne le pied ! et  surtout il ne reposait pas sur du net comme le lino de ma piaule mais sur quelque chose de mou du genre tapis très épais ou …Je n’eus pas le temps de poursuivre mes investigations, car du coté de la cambuse constitué normalement d’un mur plein,  j'entendis une porte s’ouvrir, sans  qu’on se soit donné la peine de frapper et  fus ébloui par un flot de lumière  à mesure qu'on  dépliait les battants de volets intérieurs, grinçant sous la poussée.  J'étais dans une immense chambre,  entourée d’armoires à la fois très hautes et ridiculement petites rapportées à la hauteur impressionnante du plafond.  Au pied de mon large lit , dans une pose hiératique,  se tenait  femme  d’ âge mûr,  de taille moyenne  dans une tenue curieusement soignée, à la peau parcheminée sous une chevelure blonde manifestement  teinte et permanentée. Incontestablement, elle  avait du être belle.  Rien de commun en tous cas avec la blouse bleue de Mme Menant ou ses acolytes aux cheveux gras !  La dame  promenait  à présent sur moi, mans mot dire,  le regard aigu et inquiet de ses yeux bleus...

 

Hou là ! J’avais dû m’en prendre encore une  sévère ! C’était décidé, je ne fis illico  la promesse ne plus fréquenter l’ordre du Bitard et  son cortège de beuveries estudiantines  dans les bars de la ville ou les boums des cités U. Curieux cependant que je  ne me souvienne  absolument pas du chemin du retour, alors que dans le même temps  je ne ressentais aucun de ces signes rassurants, à force d’être indiscutables,  d’une  gueule de bois en règle…Quoiqu’il en soit, on j'avais forcément dû  être déshabillé pour qu’on m’enfile cette longue veste satin vermillon d’un immense  pyjama ridicule, et  voilà  maintenant  que cette dame qui avait plus que l’âge de ma mère débarquait sans frapper et me scrutait comme si j’étais un rat de laboratoire ! Ce n’est tout de même pas elle seule qui,  comme la petite Huguette et Gilbert,  la dernière fois,  m’avait tiré du caniveau pour me hisser dans ma piaule du sixiéme étage et me déposer sur mon lit!

Soudain la statue remua les lèvres : «  Paulot, tu sais qui je suis, n’est-ce pas ? »

«  Ecoutez, Madame, je suis confus mais je ne crois pas…Enfin , c’est très gentil de m’avoir accueilli.  Je devais être dans un drôle d’état non ? En fait je ne supporte pas bien l’alcool. Je suis désolé pour le dérangement. Ou suis-je? Quelle heure est-il, je ne voudrais pas rater le restau U et j’ai TP à la fac à deux heures."

Silence… tandis que les yeux de la dame se noyaient de larmes.

«  Tu ne vas pas bien Paulot, tu sais , mais ça va aller mieux tu vas voir, le Dr Dr Chastillon  arrive pour le traitement. »  

De plus en plus étrange, d’abord  du plus loin que je me souvienne on m’a jamais appelé Paulot mais Paul , sauf Tipaul quand j’étais vraiment tout petit. Comment une inconnue peut-elle se permettre de m’inventer un diminutif aussi saugrenu ? Ensuite je ne connais pas de Dr Chastillon et quelles piqures ?

« Ecoute, Paulot – décidément, c’était une manie chez elle !-, lève toi et habille toi pour recevoir le médecin. »

Moi je voulais bien tout ce que l’on voulait, après tout j'étais en reste d’ hospitalité, quoique pour le traitement… Enfin, j'aurais tout le temps d'aviser.

« Je veux bien,  mais où sont mes fringues ? »

« Là-bas, suis-moi »

Je l'ai suivi, docilement,  avec des jambes pesant des tonnes. C’est curieux, ai-je pensé, les lendemains de cuite, si  l’alcool a tendance à m’ exploser le crâne, il laisse généralement  mes jambes intactes. Nous avons déambulé dans un long couloir au plafond d’une hauteur inhabituelle, qui débouchait sur une salle de bains dont le fond était tapissé de miroirs  et là, stupeur !

L'immense glace du lavabo réfléchissait à la fois  l’image de mon hôtesse éplorée et celle d’un homme d’âge avancé dont l'ample  veste de pyjama ridicule découvrait un long corps vouté et remonté dans le cou un peu à la manière de mon père et sur lequel un chirurgien fou aurait greffé une sorte de sosie de ma mère. Mais avec un visage prématurément vieilli,  labouré de rides, chauve, avec une couronne de cheveux blancs coupés très courts. Cet homme me regardait d’un air hébété  en reproduisant la grimace que je venais de faire…

Puis dans  le miroir, la tête permanentée s'est blottie contre l'épaule du sosie en le suppliant : «  Paulot, regarde moi. Tu me reconnais n'est-ce pas ? Secoue toi, je suis Brigitte, ta femme ! »