Cher Scarlatti,


Enfin ! On ne parle plus de vous ! Chacun est retourné à ses occupations habituelles. Le mois d’octobre promet des récoltes de figues, d’amandes et d’olives.

Depuis presqu’un mois, je m’emploie à entourer Lisa et Anastasia qui est encore plus jeune et n’a que quatorze ans de toute l’affection dont je suis capable. Nous  consacrons ensemble quelques heures, le matin et le soir, à l’étude de la géographie et de l’histoire ; nous lisons quelques ouvrages autorisés.

Loppe De Vega et Cervantès passent sous le manteau. Nous rions de la complicité de Maria Térésa. Nous lisons quelques vers de Shakespeare et nous prions devant des icônes bibliques qui parsèment les chemins de croix de nos vies en attente.

Lisa est une jolie jeune fille, aux traits doux, au corps élancé, doté d’un tempérament joyeux et enthousiaste. Anastasia est plus ronde et rose, plus timide et plus réservée.

Maria Térésa prend prétexte de quelques leçons et récitations pour se mêler à notre compagnie et souvent après le souper, elle me retrouve et continue à m’arracher quelques confidences. Je me montre incapable de lui résister et pire encore, je n’ose l’interroger sur sa propre vie et lui montrer tout l’intérêt qu’elle mériterait qu’on lui accorde et dont elle ne parait pourtant pas se soucier.

Maria Térésa règne sur le couvent de San Félicidès avec bonheur et cette vie semble parfaitement lui convenir.

Combien je brûle à écrire ce qui peut bien paraître des confidences trop personnelles.

Je crains que l’on s’empare de ces feuillets. Alors je les enferme bien dans un petit coffre… Et ce n’est que la nuit que j’écris, que l’audace et le courage me viennent. Comment confier des vérités sur le compte de personnes que l’on côtoie chaque jour.

Quand je prends la plume, je ne sais pas ce qui va se trouver fixé et qui ne devrait pas être définitivement fixé car les mouvements de la vie sont bien plus fugaces, légers, et les impressions qu’ils nous en laissent prennent tant de vérité et de force sur nos âmes.

Je n’ai pas confiance dans l’expédition de lettres. Il me faudrait trouver une complicité indéfectible. Et ce ne sont pas les abbés qui seuls peuvent faire de longs trajets à qui je confierais une telle mission.

Et puis, cher Scarlatti, de quelle manière liriez-vous ces lettres ? Avec l’ironie et la distance qui vous caractérisent ? Des lettres venant d’une femme que vous connaissez à peine, qui n’est rien pour vous, une femme que vous avez remarquée il y a une dizaine d’années à la Cour, qui avait su vous dire son admiration comme tant d’autres femmes, une femme que vous avez estimée certes au rang de celles qui possèdent un peu de connaissances du monde mais à laquelle vous n’aviez aucune raison d’accorder un intérêt particulier.


 

Je me trouve stupide de comparer mes connaissances et mon rang à ceux de princesses et de grandes dames. Je m’en veux de mettre à jour quelques jalousies, quelques envies aussi inconvenantes et maladroites. Je connais quelques qualités en moi, et je voudrais me taire, reprendre mon ouvrage, celui qui veille sur la broderie de la mantille noire…

Et prier pour ne pas succomber à l’outrecuidance, aux erreurs de jugements, aux mensonges et aux illusions qui se jouent de moi.

A peine évoquées, les ombres tenaces des sentiments peuvent s’emparer de quiconque,

Nous faire du mal, sans même que nous ayons pu y prendre garde. Je prie Dieu qu’il nous en préserve.

 


 NB: Les épisodes précédents sont rassemblés sous la rubrique "La mantille noire..."