Cher S.

 

 

 

                                                Deux mois de silence. Je n’ai pas pris la plume depuis deux mois ; je n’y arrivais pas. J’ai été tellement choquée par les événements de cet été, j’étais bien trop blessée, incapable de m’expliquer quoi que ce soit.

Les soucis et les soins que les avocats me réservent ont été innombrables. J’ai dû quitter le couvent plusieurs fois pour Madrid et cela, à l’époque des plus grandes chaleurs.

Rien n’est plus clair qu’avant dans mes affaires ; mes déplacements n’ont pas servi à grand-chose.

 

J’ai pu voir mes petits enfants avec plaisir, car pour ce qui est de ma fille Luciana, elle est toujours aussi droite, hostile, me tournant le dos, comme si elle avait honte de sa mère. Je sais qu’elle n’aime pas mes manières et je déteste son prétentieux marquis de mari. Quant à mon fils, Paolo, comme son père, le voilà tourné vers les jeux. Sa femme supporte difficilement ses incartades et reporte tout son amour sur les petits.

 

Deux mois difficiles à vivre où le souvenir cuisant de vos propos me narguaient encore.

C’était en juin. Il faisait très chaud. Ciel bleu fixe. Avez-vous souhaité m’entraîner dans votre propre vacillement ?

Me parler comme vous l’avez fait, ce jour-là, pouvait paraître témoigner de l’intérêt que vous me portiez. Seulement cet intérêt est si curieux !

 

Voilà que soudain, vous me regardez, l’air apitoyé soudain, et me recommandez de voir l’avenir avec courage et lucidité. Et je réponds alors vivement :

 

-  Ce n’est pas rien que de vivre à San Félicides sans grand espoir de changement, parmi cette communauté de femmes, toutes les unes les autres tenues en bien grande solitude. Maris disparus, hommes absents, indifférents.

Les jeunes filles font ici leur éducation mais craignent le monde et surtout le mariage qu’on leur prépare. Chaque jour nous attendons le départ de l’une d’entre elles.

Pour le reste, nous vaquons à des occupations, sans grande imagination et sans ambition. La majorité des femmes qui viennent ici y vieillissent et y meurent. Elles ont quarante ans, cinquante ans, comme moi et savent déjà que cela est ainsi.

Nous ne sommes pas plus préparées à cela que les jeunes filles ne le sont au mariage et au commerce avec les hommes.

 

Je savais très bien que je prenais un risque en vous parlant des jeunes filles et de leurs mariages. C’était bel et bien une façon de vous interroger…Mais vous n’avez pas relevé et vous m’avez quittée avec un sourire énigmatique.

 

Pour toute riposte depuis et pour me divertir de mes peines, j’ai décidé d’apprendre à jouer du clavecin.

J’ai choisi de jouer sur le clavecin où vous jouez habituellement.

Cela me divertit mieux que les prières et me remplit l’esprit d’un ordonnancement tout nouveau qui me passionne et qui me change de ma mantille noire. Je l’avais abandonnée comme si je savais que le temps allait bientôt arriver où l’événement que j’attends allait se produire enfin !

Je prie Dieu que le dernier point qui fixera définitivement la mantille noire verra la résolution de mes tourments à votre sujet.


 

 

 

 

 

Lettre 16                                                                         San F.  3 Sept. 1740

 

 

 

 

Sur votre clavecin !

 

La jeune Lisa commise aux préparations de l’office du matin, possède toutes les clés des différents meubles de la chapelle San Miguel.

Nous avons choisi de nous attarder, le matin, après le service de dix heures et demie, quand chacune repart à ses occupations et attend le repas du midi.

 Si quelqu’un doit nous surprendre, je suis censée aider Lisa dans la confection des bouquets et si quelqu’un me surprend au clavecin, il nous suffit de dire que nous procédons à son nettoyage. Lisa est une jeune fille aussi charmante, que l’était ma fille avant qu’elle n’épouse cet affreux marquis de S.

 

Cette idée a mûri longuement. Tout s’est passé après votre passage du seize juin où vous vous êtes montré si dur avec moi. Nombre de femmes du couvent ont été choquées de vos propos et m’en ont fait part. Ce fut presque un scandale !  Je vous entends encore :

 

-         Dona Ana De Luza, combien de temps pensez-vous rester dans cette situation ici, à attendre que Dieu vous donne du courage pour vous occuper sérieusement de vos affaires ? N’avez-vous pas de projets ? N’avez-vous pas l’impression de gâcher votre vie ? Je vous vois au milieu de ces jeunes filles ravissantes, et dans un état d’insouciance qui ne vous va pas !

 

Je restais muette, stupéfaite tandis que vous poursuiviez.

 

-         Que vous perdez votre temps, que vous vous comportez comme une jeune fille alors que vous n’en n’êtes plus une, que vous avez l’air d’une ingénue, que vous négligez votre tenue, que vous devriez vous faire une conduite digne de votre âge, de vos responsabilités. Je vous ai vu rire parmi toutes ces dames avec si peu de retenue…

 

-         En quoi mes manières devraient vous intéresser ?…

 

-         Je vous ai connue, Dona Ana, comme une femme de tête….Il est temps de vous ressaisir, de vous occuper de vos terres que vous négligez totalement, de vous soucier de retrouver votre rang. Votre vie n’est pas finie, non ? Vous n’allez pas finir vos jours dans cette espèce d’hébétude. Les chagrins sont à peine passés et vous voilà vous désinvolte, négligente. Si vous l’étiez moins, je vous aurais bien confié la copie de quelques unes de mes partitions, mais en êtes-vous vraiment capable ? Aussi c’est à Anastasia Don Ximenes que je m’adresserai.

 

 

 Cela sonnait comme un véritable camouflet. C’était une fin d’après-midi très joyeuse où ces dames avaient organisé une partie de cartes, car il faisait si chaud et vous étiez arrivé tôt pour clore la journée avec un concert. Les dames présentes furent aussi étonnées et bouleversées que moi, mais sans savoir ce qui se passait entre vous et moi. Que de questions alors qui mettaient ma réputation en péril !

Maria Térésa voulait prendre ma défense et je l’ai retenue.

Lisa et Anastasia étaient bouleversées le soir de ne pas me voir paraître au concert, pas plus qu’au dîner. Mais pourquoi M. Scarlatti s’en prenait à moi de la sorte ? Pourquoi le grand Scarlatti se permettait de tels reproches ?

Nous étions-nous connus si intimement auparavant de sorte que le grand Professor puisse ainsi se mêler de me parler ainsi ? Une telle humiliation ! Lisa s’enhardit à me poser des questions auxquelles je ne parvenais pas à répondre.

Elle chercha à me consoler en vain. Je restai enfermée une semaine. Lisa m’apportait les repas. C’est ainsi que nous avons conçu notre plan.

Non, je ne ferai pas les copies de M. Scarlatti. Cette petite Anastasia en était chargée, hé bien ! Qu’elle s’exécute, il ne lui donnerait certainement pas le prix de son travail ! Tantôt les caisses vides, tantôt dispendieux, plein de caprices, qu’il fasse ce qu’il veut…Mais nous lui montrerons que nous ne sommes pas des personnes frivoles, écervelées, toutes dans l’admiration et la dévotion du grand artiste.

 

-         Oui, tu as raison, Lisa, si je ne puis me venger, du moins, je peux tirer parti de cette humiliation. J’apprendrais le clavecin, je jouerai à la perfection aussi bien que Maria Barbara.

 

Je riais, je pleurais…Lisa ne m’a pas quittée.

 

Il m’a fallu plusieurs semaines pour retrouver ma bonne humeur et me mettre à l’ouvrage avec la complicité de Lisa.

 

- Vous verrez, Dona Ana, que peut-être ces prouesses ne sont pas si grandes ! Que peut-être ce ne sont que notes de fantaisie sans importance, qu’artifices et méthodes mais rien de ce qui fait une telle réputation au grand maître.

 

J’ai bien de la peine à transcrire encore aujourd’hui les circonstances dans lesquelles j’ai commencé mes premiers essais si peu convaincants.

Personne ici qui puisse me donner de leçons ; et s’il y avait une répétitrice, j’aurais des difficultés à lui verser des sommes régulières.

 

Aussi je demeure inquiète, tourmentée, susceptible comme je ne l’ai jamais été.

Les moindres fausses notes me vexent. La vie de chaque jour est devenue ici bien sombre ; je ne veux pas que l’on me plaigne, ou qu’on s’apitoie ; je redoute que l’on découvre mes plans. Je compte sur l’amitié de Lisa et l’appui de Dieu pour avancer au travers des heures tristes et courroucées. Mais n’en n’ai-je pas connues de bien plus douloureuses encore ?

NB: Les lettres précédentes sont enregistrées sous la rubrique: "La mantille noire..."