Il n'était pas marié, n'était pas parti à la guerre. À cause de sa vue m’avait-on dit, et durant toute cette période ce fut lui qui me tint lieu de père. Il formait avec ma mère et ma grand-mère un cercle fermé dont je me sentais exclu. Leurs interminables conversations auxquelles je ne comprenais rien faisaient une sorte de bruit de fond qui accompagnait ma vie. Le ton sur lequel ils s’exprimaient quand ils étaient tous les trois était toujours soucieux, tendu et semblait assombri par des problèmes dont je n'avais pas idée. Quelquefois il y avait des éclats de voix, suivis de longs silences durant lesquels chacun semblait rassembler ses forces pour un combat qui n’aurait jamais de fin.
J'adorais me retrouver seul avec mon oncle. Il avait toujours quelque objet nouveau à me montrer, quelque tour à m'apprendre. Un jour il fit miroiter devant mes yeux un petit plumier en bois incrusté de roses. Il avait d'abord fait mine d’hésiter à me le montrer, parce que, disait-il, je voudrais ensuite le garder pour moi mais il finit par y consentir après m’avoir fait promettre de le lui rendre. Puis il me laissa seul pour aller prendre un bain. Aussitôt, bien évidemment, je fus animé par le désir furieux d’emporter le plumier d’autant que nous étions sur le point de rentrer à la maison. Mais j’avais promis de le rendre. Que faire ! Je confiai mes scrupules à ma mère qui ne m'apparut pas y attacher d’importance et me dit que si je voulais le prendre je n’avais qu’à le faire. Une si soudaine complaisance à l’égard des règles de la morale me parut bien étrange mais enfin je me le tins pour dit. Encore fallait-il que nous partions avant que mon oncle ressortît de la salle de bain car il ne serait certainement pas du même avis. Or ma mère s’était justement embarquée dans une grande discussion avec ma grand-mère. Comme toujours elles semblaient avoir des affaires importantes à régler. J'avais beau la tirer par la manche, elles restaient là, toutes les deux à parler devant la porte de la salle de bain qui, comme par un fait exprès, donnait dans le vestibule, d'où mon oncle pouvait surgir à tout instant !... je guettais les bruits, je comptais les minutes, mais elles semblaient ne jamais vouloir finir... Ma mère enfin se décida à prendre congé et je m'enfuis comme un voleur avec le précieux plumier.
Une fois à la maison, je le contemplai de nouveau. Cette fois, de le voir là, chez moi, je sentais vraiment qu'il m'appartenait. Hélas, dans la soirée, sur le coup de neuf heures – nous avions fini de dîner – voici que l’on sonne à la porte... Ce que je redoutais vient d’arriver : C’est mon oncle ! Évidemment il est venu reprendre son plumier ! Je feins de dormir sur le fauteuil où j’étais au moment où il a sonné mais je n’en perds pas une et je les entends qui engagent, ma mère et lui, une de ces conversations à laquelle, une fois de plus, je ne comprends rien. Mais de quoi d’autre peut-il être question que de mon forfait ! Il est tout à fait inhabituel que mon oncle vienne nous voir si tard et voilà que la conversation se prolonge sans fin, s'anime. Ils ont l'air de se disputer âprement. Je me force à garder les yeux fermés mais j'ai des tremblements dans les paupières, et parfois, lorsque je les rouvre malgré moi, j'aperçois mon oncle tout près de moi, debout, immense comme la justice, qui a l'air grave, préoccupé. Il ne me regarde même pas, ma mère non plus, ils ont l'air de réfléchir. Ils discutent sans doute du châtiment que je mérite. Je fais des prières pour que mon oncle s’en aille, je suis prêt à rendre le plumier, je suis prêt à tout ce qu’on voudra… Enfin, miracle ! voici qu’il consent à partir. Quelques mots encore sur le pas de la porte et celle-ci enfin se referme sur lui. Aussitôt je rouvre les yeux en faisant semblant de me réveiller et demande à ma mère s'il a parlé du plumier. Elle n'a même pas l'air de s’en souvenir et me dit comme s’il s’agissait d’une évidence qu’il n’en a pas été question et que je peux dormir tranquille !… Aujourd’hui encore je n’ai pu découvrir le fin mot de l’histoire. Qu’était venu faire mon oncle chez nous ce jour-là ? Je l’ignore. De quoi avaient-ils bien pu parler ma mère et lui, si longtemps, avec tant de gravité ? J’essaye de relier cette étrange scène à d’autres événements concomitants mais je ne suis sûr de rien, mes souvenirs se confondent, leur chronologie m’échappe. Toute mon enfance fut ainsi traversée de drames dont je n'avais pas la moindre idée. Ma mère se battait contre la misère et devait demander de l’aide à sa famille en attendant le retour de mon père. Elle trimait toute la journée dans le petit taudis que nous habitions alors, et moi je ne me doutais de rien et ne me posais aucune question. J'aimais ces longues soirées que nous passions chez ma grand-mère dans la pénombre de cet appartement qui me paraissait immense, au milieu de tous ces grands tableaux un peu effrayants. Mon oncle m'apprenait à dessiner et il traçait sur une feuille blanche, avec un stylo à encre rouge, des lignes sinueuses qui avaient l’air de longs filets de sang, il ressortait de son armoire les trains électriques de son enfance, il me faisait des tours de magie.
Souvent nous restions dîner chez ma grand-mère et ensuite nous écoutions la pièce de théâtre à la radio. Ce fut un des grands plaisirs de mon enfance : ces voix invisibles qui emplissaient le silence apportaient avec elles un univers qui ressemblait au nôtre mais en même temps se situait dans un ailleurs inconcevable. On pouvait y entendre tous les bruits familiers de la vie, le bruit des portes, le bruit des pas, le bruit du vent, mais de ne faire ainsi que les entendre ils en prenaient plus de présence. J’aimais surtout les scènes qui se passaient la nuit parce qu’alors les voix avaient une tonalité plus sourde comme si elles avaient dû traverser toute cette épaisseur de ténèbres pour parvenir jusqu'à nous. Et je me pelotonnais délicieusement dans mon fauteuil en contemplant fixement les moulures du plafond, sans essayer de comprendre l’histoire qui m’échappait tout autant que les conversations des grandes personnes mais en me laissant bercer par la musique de ces voix. Et comme c'était toujours les mêmes acteurs qui jouaient dans toutes les pièces, elles m'étaient familières et pour moi il s'agissait de la même histoire qui se poursuivait à l'infini. Elles résonnent encore en moi aujourd’hui : la voix douce de Laure Senty et celle d'André Lesage, son éternel amoureux, la voix métallique de Max Roire, les bégaiements de Charles Amler, la bonhomie de Jean Glénat et les accents rocailleux de Catherine George. Je voudrais les citer tous, je voudrais avoir le pouvoir de leur conférer l’éternité qu’ils ont pour moi. Mais un jour notre pays fut englouti par la grande vague de l’Histoire et « la troupe théâtrale de Radio Algérie » se dispersa d’un seul coup. Aucun de ces acteurs ne fit carrière ensuite et ils sombrèrent dans l’oubli. Je suis peut-être le seul à m’en souvenir aujourd’hui.